Voyage à deux
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Voyage à deux
« le: 06 juil. 2018, 18h33 »
Jimmy Mac Gregor est fou de joie. Il va enfin faire ce voyage dont il rêve depuis si longtemps. Son père est éleveur dans le Michigan et le jeune homme âgé de vingt-six ans vient de terminer ses études universitaires à Chicago. Il a passé brillamment son doctorat de physique des particules. Son père pour le récompenser lui a offert un séjour en Europe. Il est fier de ce fils unique qui lui a causé tant de soucis, petit, au point qu’il a dû être opéré de la maladie bleue.
Il embarquera à New York pour une première étape à Paris.
Son voyage débute bien, il va passer une nuit très confortable à l’hôtel Intercontinental de New York.
Le groom lui a porté ses bagages au 15e étage. Dès la porte refermée, Jimmy se jette sur le lit douillet. Il n’est pas habitué à un tel luxe. Sa chambre dans la résidence universitaire était plus sommaire et il apprécie amplement, la magie, de pouvoir s’enfoncer dans un matelas moelleux.
Avant d’aller dîner, il se plonge dans les guides qu’il a achetés depuis six mois. Certes il les connaît par cœur, mais il ne se lasse pas de les relire : il ira voir la tour Eiffel, la place du Tertre, le Sacré Cœur, Pigalle, le Musée du Louvre, sans oublier Notre-Dame. Son grand-père qui a débarqué, pendant la guerre, en Normandie lui a beaucoup parlé de la France. Il lui a surtout parlé des jolies Françaises. Certaines n’ont pas été insensibles au charme du jeune libérateur…
Et Jimmy est bien décidé à suivre les traces de son grand-père !
C’est donc la tête pleine d’images sur la France et les Françaises qu’il se couche.
Vraiment ce lit est vraiment très confortable et il ne tarde pas à s’endormir.
Mais le dormeur n’est pas seul ! Dans le noir de la chambre, sous la couette, un insecte au contraire se réveille. La journée a été longue sous le matelas pour Angie. Le fumet d’une chair fraîche dans la force de l’âge la met en appétit.
Angie est une jeune et vigoureuse personne. Peu de gens les voient, mais Angie est une punaise. Plus précisément une punaise de lit.
Sous la couette, Angie a commencé sa progression. C’est pratique quand on est une punaise, on n’a pas besoin de voir, on perçoit le gaz carbonique de la respiration et la chaleur corporelle des dormeurs. La jambe nue est propice à un festin et Angie n’a aucun mal à percer la peau de sa victime. Elle se gorge de sang. Il est vraiment délicieux ! Et par trois fois elle perfore l’épiderme et le derme. Elle est tranquille, Jimmy ne risque pas de se réveiller, sa salive à un effet anesthésiant et anticoagulant. C’est plus tard que la peau réagira et que les démangeaisons et les rougeurs apparaîtront.
Le matin le jeune homme se réveille. Immédiatement il ressent le besoin de se gratter, il regarde sa jambe pleine de rougeurs. Il est déçu : des puces dans un hôtel de cette classe ? Ce n’est pourtant pas une auberge de jeunesse. Heureusement la charmante serveuse qui vient lui apporter son petit-déjeuner le console de ce désagrément…
Les punaises ont horreur de la lumière. Le jour, elles se cachent. Elles s’installent dans n’importe quel recoin d’une pièce à l’abri de la lumière.
Et allez comprendre pourquoi ce jour-là Angie choisit de se réfugier dans la doublure de la valise de Jimmy. C’est ainsi que notre héroïne traverse l’Atlantique dans la soute d’un Boeing et débarque avec armes et bagages dans l’aéroport de Roissy !
Jimmy et Angie… peuvent s’élancer à la découverte de Paris. Le taxi les dépose devant l’hôtel Saint André des Arts dans la rue du même nom. La chambre ne ressemble pas à celle de l’hôtel Intercontinental : si le confort est un peu rustique, le prix ne l’est pas. Mais Jimmy ne s’en soucie guère, papa a alimenté substantiellement son compte. Quant à Angie elle est un peu interloquée par l’aspect de la chambre. Depuis sa naissance elle n’a fréquenté que les cachettes d’un hôtel quatre étoiles particulièrement clean. Mais comme toutes les punaises, elles s’adaptent facilement au changement de lieu et la rusticité de la pièce lui serait plutôt sympathique…
Jimmy ne souhaite pas gâcher un seul moment de son séjour parisien. Son installation faite, il s’élance à la conquête de Paris et qui sait des Parisiennes. Bien entendu Angie n’est pas du voyage, les punaises étant plutôt casanières. Et il faut ajouter que derrière une plinthe un peu vermoulue Angie a fait connaissance avec un monsieur « punaise » et il semble qu’elle ne soit pas insensible au charme de ce godelureau européen…
Munis de ses guides et de son mobile il fait le tour du quartier. Le Panthéon, le boulevard Saint-Michel, le boulevard St-Germain, le jardin du Luxembourg le grisent, le dépaysement est total, il n’a jamais rien vu de semblable en Amérique. La vénérable Sorbonne est totalement différente du campus où il a fait ses études. Néanmoins une petite déception en ce premier jour : il n’est pas le seul à visiter Paris… Des cars entiers d’étrangers se déversent sur le Quartier latin, comme si tous les touristes de la terre s’étaient donné rendez-vous dans la capitale ! L’après-midi Jimmy décide de visiter le sous-sol de Paris. Ses guides lui ont indiqué qu’il ne fallait surtout pas rater les égouts au Pont de l’Alma et les catacombes. Il n’est pas déçu par les premiers. Les égoutiers savent mettre en valeur les difficultés de leur métier, dans une si grande métropole. La vision des bateaux-mouches remplis à ras bord de touristes, sur la Seine lui fait rayer de sa liste la croisière qu’il avait envisagée. À la gare de Denfert Rochereau, la perspective de l’immense queue devant les catacombes l’effraie. Après tout que lui apporterait la contemplation de milliers de crânes entassés, sous le lion de Belfort ? Il se contentera des vidéos présentes sur Internet. Il décide de continuer sa visite souterraine de la capitale en empruntant le métro. Il sort à « Palais-Royal ». Encore de longues files, pour visiter le Musée du Louvre !
Il admire les pyramides, mais renonce à la visite et traverse le jardin des Tuileries pour atteindre l’Obélisque et l’avenue des Champs Elysées. Il a entrevu au Pont de l’Alma l’Église russe et la tour Eiffel. Celle-là, quelle que soit la foule il ne la ratera pas demain. Il s’y pointera de bonheur ! C’est bien fatigué d’avoir tant déambulé dans Paris qu’il rentre à son hôtel.
Il est inutile de dire qu’Angie est heureuse des retrouvailles. Quand elle perçoit, le souffle tranquille du dormeur, demoiselle « punaise », s’avance, doucement, en compagnie de son amoureux pour le souper nocturne. Horreur ! Une puce du métro les a précédés. Dans de telles circonstances, d’autres animaux se seraient combattus ! Mais ce n’est pas le cas pour les animaux piqueurs, la ressource est abondante…
En ce matin du deuxième jour, Jimmy se lève plein de piqûres. Il est légèrement contrarié, mais pas trop ! Dans le Michigan les moustiques sont nombreux et il n’est pas dépaysé. Par contre ce qui le contrarie beaucoup plus c’est qu’il n’a pas encore rencontré de petite Française. Il doit absolument pallier cet échec …
Une heure après il est devant la tour Eiffel. Avant d’effectuer la montée à pied au deuxième étage, il subit une attente interminable dans une queue qui serpente en dessous du monument. Comme hier il serait prêt à renoncer, mais à côté de lui patiente une belle et jeune Chinoise. L’anglais est vraiment une langue internationale et ils ne tardent pas à faire connaissance. Ils passeront la journée ensemble : tant pis pour les Françaises ! Et le soir Angie à la surprise de découvrir une nourriture exotique qu’elle ne connaissait pas. Un véritable régal…
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Jimmy est heureux, Li a été incomparable de douceurs et d’initiatives, mais ce matin elle repart en Chine.  De plus il va réaliser aujourd’hui un autre rêve : visiter le marché aux puces à la porte de Saint Ouen. Il parcourt le marché Jules Vallès.  C’est bizarre pour un jeune qui ne fume pas, mais il collectionne les pipes en souvenir de son grand-père. Il n’a pas encore trouvé la perle rare espérée. Cela devient d’autant plus difficile que ses collections se sont étoffées au fil des années.
Au marché Serpette il aperçoit une vitrine contenant des pipes. Excité, il entre. L’atmosphère est feutrée, troublée un instant par le grelot de la porte. Un vieil homme surgit de l’arrière du magasin. À côté de Jimmy il paraît minuscule. Il s’informe des désirs de son client et le conduit devant la vitrine. Jimmy plonge un œil gourmand espérant découvrir une des pièces convoitées. Mais cela ne sera pas le cas aujourd’hui. Un peu dépité, il s’apprête à prendre congé, quand le marchand le retient par la manche et lui dit dans un anglais approximatif :
- Pardonnez-moi, monsieur ! Vous ne recherchez que des pipes ?
- Non ! Je collectionne aussi les tire-bouchons !
- Je n’en ai point à vous en proposer, mais j’ai mieux : une pièce unique !
Jimmy revient en arrière, intrigué.
- Une pièce unique ?
- Il s’agit d’une boîte…
- Mais les boîtes ne m’intéressent pas !
- Oui bien sûr, mais en l’occurrence il ne s’agit pas d’une boîte comme les autres !
- Elle est très ancienne, elle a plus de 2300 ans et vient d’Amérique du Sud… Voulez-vous la voir ?
« Le Yankee » est sur le point de refuser, mais la curiosité est la plus forte.
Le petit homme sort d’un coffre, une boîte métallique qu’il dépose délicatement sur une table. Les parois sont recouvertes de plaques d’or et le couvercle est décoré d’une émeraude qu’entoure un serpent à plumes.
- Elle provient de la civilisation aztèque et l’émeraude symbolise le dieu Quetzalcoatl représenté par un serpent.
- C’est effectivement une merveille, mais cette boîte doit être hors de prix !
- Effectivement, mais je vous la céderai pour 2000 €.
- Seulement !
- Oui seulement, car je dois vous avertir qu’elle a un secret : toute personne qui essaiera de l’ouvrir en mourra !
- Comment l’avez-vous obtenue ?
- Un émigré mexicain est venu me voir un jour, il avait besoin d’argent, cette boîte était dans sa famille depuis plusieurs générations.
Jimmy est fasciné par l’émeraude et le serpent.  Quand il est entré dans cette boutique, il ne cherchait que des pipes et des tire-bouchons. Maintenant il est fasciné !
- Je la prends !
- Elle est à vous, je vous l’emballe, mais souvenez-vous de ce que je vous ai dit…
Rentré à l’hôtel, le jeune homme la pose à côté de son lit. Elle est belle et miroite sous la lumière du soleil. 2000 € c’est beaucoup pour le budget d’étudiant. Qu’importe, il n’a jamais été aussi heureux, il possède une pièce unique !
L’envie de l’ouvrir le taraude. Il ne pense plus qu’à ça.  Il faut résister… Il cède…Il l’ouvre…
Ses yeux s’écarquillent fascinés par le contenu. Sa bouche se tord, une immense douleur lui traverse le côté gauche. Il s’écroule, l’infarctus est fulgurant. Pas de souper ce soir pour Angie !
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Au marché Serpette, le petit homme vient de fermer sa boutique. Il rencontre son voisin qui l’interroge.
- Alors la journée est finie ? Les affaires ont été bonnes ?
- Oh oui ! Je ne suis pas mécontent. Tu sais la boîte dorée que j’essayais de placer depuis des mois, j’ai réussi à la refiler à un gogo.
- Ce n’est pas possible ?
- Si ! Même à 2000 € !
- Comment as-tu fait ?
- Beaucoup de baratin ! Et je lui ai dit de ne jamais ouvrir la boîte sinon il en mourrait !
- Pourquoi ne pas l’ouvrir ?
- Parce qu’à l’intérieur est inscrit « Made in China » !