Révolte
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  • Où il y a une volonté il y a un chemin
Révolte
« le: 04 févr. 2018, 18h16 »
Quand il se présente : « Ignace Mollard, caissier au Bazar de l’Hôtel de Ville », il remarque, dans les yeux de ses interlocuteurs, une petite flamme moqueuse. Est-ce son prénom, son nom ou le Bazar qui réjouissent les personnes ? Où bien est-ce les trois ?
Déjà à l’école, le jeune homme était en butte des moqueries de ses camarades. Les plus cultivés chantaient : « Ignace, Ignace quel prénom charmant... ». Quant au niveau des autres railleries ! Pourtant, Ignace est, effectivement, un garçon charmant et gentil. Ces qualités ne sont d’aucune utilité devant la méchanceté des enfants et des adolescents. Les maîtres essayaient bien de le protéger, mais il aurait fallu qu’ils soient toujours présents dans la cour, cet univers impitoyable. La nature n’avait pas pourvu Ignace Mollard d’un gabarit suffisant. Il était fluet et la première tentative pour se rebeller avait été un échec. Aussi comme tous les êtres fragiles, Ignace avait grandi en essayant d’être le plus discret possible. Discrétion qui s’était muée, au fil du temps, en timidité. Tout cela l’avait beaucoup handicapé dans ses études et après un baccalauréat G, décroché de justesse, il avait pu obtenir, péniblement, un poste au Bazar de l’Hôtel de Ville à Paris.

Après avoir relu mon texte plusieurs fois, corrigé certains mots, modifié quelques tournures, je posai le stylo. Ce n’était pas toujours le cas, mais j’étais assez satisfait, du début de cette nouvelle. La suite était encore imprécise dans mon cerveau ; cela devait mûrir. Je n’étais pas pressé, un jour, une semaine ? Quelle importance ? C’est un des plaisirs de l’écrivain de guetter l’idée inattendue venant enrichir le texte en gestation. C’est donc le cœur serein que j’allais me coucher, me préparant à me délecter d’un roman dont j’avais fait l’acquisition la veille. La lecture de la première page d’un livre s’apparente au premier kilomètre d’un coureur à pied : la souffrance accompagne chaque foulée et seule sa raison l’empêche de s’arrêter, mais quel bonheur quand cette phase est dépassée ! Il en est de même pour la lecture d’un livre, la première page semble être un ensemble de mots disjoints qu’il faut relire plusieurs fois pour en percevoir la signification. Et puis miracle... une véritable alchimie de communion se produit entre le texte et l’esprit. On ne lit plus, on est dans l’histoire, dans laquelle on baigne sans effort apparent. J’étais arrivé à cet instant de plénitude quand tout se dissipa. Une petite voix parlait dans mon cerveau ! Interloqué je posai mon livre. J’étais seul dans mon lit et j’eus beau tendre l’oreille, tout était silencieux dans la maison. J’allais reprendre ma lecture quand à nouveau on me parla. C’est difficile à expliquer, mais mon esprit commença la conversation.
- Qui es-tu ?
- Ignace Mollard...
- Ignace Mollard ?
- Oui ! Je ne suis pas content !
Je restai sans voix, si l’on peut dire, puisque la conversation était purement spirituelle. Comment Ignace Mollard pouvait-il me parler ? Ne sachant pas comment réagir devant une situation aussi inattendue je ne pus que formuler :
- Pourquoi n’es-tu pas content ?
- Je ne suis pas content parce que tu me ridiculises dans ta nouvelle !
Une bouffée de colère me traversa. Comment un personnage, d’une nouvelle que j’étais en train d’écrire, avait le culot de se rebeller ? Je lui en fis immédiatement la remarque.
- Sais-tu à qui tu t’adresses ?
- Ben oui ! À l’auteur de la nouvelle !
- Es-tu conscient que tu n’es rien sans moi ? Que je suis le maître de ton passé, de ton présent, de ton avenir et même de ce que tu es !
- Je le sais ! C’est d’ailleurs pour cela que je proteste !
- De quel droit protestes-tu ? A-t-on jamais vu un personnage se rebeller contre l’auteur qui le crée ?
- Comme c’est toi qui m’as engendré, je n’ai pas l’expérience de la chose, il eut fallu que tu me la donnes ! Il n’en reste pas moins que je ne suis pas content !
- Tu me l’as déjà dit ! Je te le répète, je suis l’auteur de cette nouvelle je n’ai de compte à rendre à personne et encore moins à mes personnages. Quelle impudence !
- As-tu des enfants ?
- Oui ! Trois : une fille et deux garçons ! Pourquoi ?
- Aurais-tu prénommé un de tes fils Ignace ?
- Ben... non !
- Pourtant pour moi tu n’as pas hésité !
- Quel rapport ?
- Celui-ci : tes fils tu les as procréés. Moi aussi !
Je fus un peu ébranlé par la logique de ce raisonnement.
- Oui ! Mais toi tu n’existes pas !
- Je n’existe pas ! Elle est bien bonne celle-là. À partir du moment où je suis sorti de ton esprit, que tu m’as couché sur le papier : j’existe. N’importe quel lecteur pourra te le confirmer !
- D’accord tu existes ! Et la liberté de l’auteur, que fais-tu de la liberté de l’auteur ?
- Vous les auteurs, vous vous retranchez, toujours derrière votre fameuse liberté : les pères sont responsables de leurs enfants, les auteurs de leurs personnages ! Je te pose la question : laisserais-tu tes descendants malheureux ?
- Bien sûr que non !
- Eh bien ! Moi je te le dis : je suis malheureux... Et tu es la cause de ma tristesse. Tu n’as pas le droit de m’abandonner !
Il y avait toute la misère du monde dans la voix de mon personnage. J’eus soudain des remords de lui parler aussi durement. Je radoucis le ton.
- Que veux-tu donc ?
- Tout d'abord, je veux changer de prénom !
A priori, je ne trouvai pas cette demande irrecevable.
- Je veux bien. Quel prénom souhaites-tu ?
- Je ne suis qu’un personnage de nouvelle, seul l’auteur peut me donner un nouveau prénom !
Je pensai intérieurement – cela ne t’empêche pourtant pas de revendiquer ! –
- Tu veux que je te propose des prénoms ?
- Ça serait bien !
- Marcel, Pierre, Gaspard, Joseph, François, Jean, Julien, Frédéric...
- François, oui ! C’est bien François...
- Eh bien ! Dans ma nouvelle, j’écrirai donc François Mollard ! Es-tu content ?
- C'est-à-dire...
- Quoi encore ?
- Te souviens-tu de ce que tu as écrit dans ta nouvelle ?
- Oui ! Je te rappelle que j’en suis l’auteur !
- Tu as écrit : « le jeune homme était en butte aux moqueries de ses camarades »
- Parfaitement ! Mais maintenant ton prénom est François !
- Et mon nom ? Y as-tu pensé ? Sûrement pas puisque tu n’as même pas osé citer les mots employés par mes camarades : crachat, expectoration, glaviot... Aimerais-tu t’appeler Mollard ?
Je n’osai pas l’avouer, mais effectivement avoir ce nom m’aurait déplu. C’était sciemment que j’avais choisi ce patronyme pour lui. Cela correspondait au scénario que j’avais imaginé pour ma nouvelle. J’avais cédé sur « Ignace » j’étais moralement engagé sur « Mollard ». Conciliant je lui proposai un nouveau nom.
- Daubigny te conviendrait ?
- Daubigny, mais c’est parfait. François Daubigny cela a indubitablement plus de classe qu’Ignace Mollard !
J’étais agacé par toutes les récriminations de mon personnage. Est-ce que tous les auteurs étaient ainsi importunés par leurs héros ? Est-ce que Quasimodo était venu hanter les nuits de Victor Hugo pour se plaindre de ses difformités ? On ne peut le savoir ! En tout cas, lui, Victor Hugo n’avait pas cédé : il suffisait de lire Notre-Dame de Paris pour s’en convaincre. Déjà je regrettai d’avoir été si conciliant avec Ignace Mollard. Je repris mon livre.
Je n’avais pas parcouru deux phrases que « sa » voix résonna dans mon cerveau.
- Quoi encore ? Tu n’es pas satisfait ?
- Si ! François Daubigny c’est très bien, mais cela change tout !
- Tout ?
- Mais oui ! Il n’est plus possible d’écrire ta nouvelle de la même façon ! Penses-tu que François Daubigny puisse avoir la même vie qu’Ignace Mollard ?
Je dus convenir qu’effectivement ces nouveaux prénom et nom ne collaient pas avec le scénario initialement prévu.
- Tu vois ! François Daubigny ne subit pas les moqueries de ses camarades. Il peut donc s’épanouir, prendre confiance en lui, faire de brillantes études. N’ai-je pas raison ? Il faut réécrire la nouvelle !
C’était l’évidence même ! Je lui proposai :
- Que devient François Daubigny ?
- Je te laisse le choix, c’est toi l’auteur pas moi !
Je pensai - François Daubigny est aussi impertinent qu’Ignace Mollard –
Un grand silence se fit dans mon cerveau. Mon personnage m’avait quitté...
Je ne pus me replonger dans mon livre. Toute cette tempête dans mon cerveau m’avait secoué. Je ne pouvais plus lire ! J’allais à mon bureau et sortant une feuille blanche je laissai le stylo glisser sur le papier :

François Daubigny  est le directeur du Bazar de l’Hôtel de Ville à Paris, un poste prestigieux. Ce grand magasin est l’un des plus vieux et des plus connus de la capitale. Quand il se présente : « François Daubigny  directeur du Bazar de l’Hôtel de Ville » il voit sur le visage de ses interlocuteurs une expression admirative. Est-ce son prénom, son nom ou le Bazar qui impressionne les personnes ? Où bien est-ce les trois ?
Déjà à l’école le jeune homme faisait l’admiration de ses camarades. Il faut dire que « François Daubigny » cela impressionne. Fils d’un directeur de société il avait, de par sa naissance, une assurance qui subjuguait les autres élèves. En contrepartie, il était volontiers méprisant, surtout envers les plus pauvres, se sachant promis à un bel avenir. Les maîtres essayaient bien de protéger ses camarades de ses moqueries, mais ils n’étaient pas toujours présents dans la cour, cet univers impitoyable. Dans son injustice, la nature avait pourvu François Daubigny  d’une force physique qui lui permettait de mater, d’éventuelles rébellions. Aussi comme tous les êtres gâtés par le sort, François avait grandi en éclaboussant son entourage de sa suffisance. Cette arrogance l’avait beaucoup aidé dans ses études, surtout à l’oral et malgré des aptitudes limitées, il avait passé le concours de H.E.C. À la sortie, tout naturellement, l’attendait le poste de directeur du Bazar de l’Hôtel de Ville à Paris.

Après avoir relu mon texte plusieurs fois, corrigé certains mots, modifié quelques tournures, je posai le stylo. Contrairement à la fois précédente, je n’étais pas satisfait du début de cette nouvelle. Je n’avais aucune idée de la suite. Autant j’avais de la sympathie pour Ignace Mollard, autant le personnage de François Daubigny me déplaisait. Je sentais bien, rétrospectivement, que j’étais prêt à accompagner Ignace dans sa lutte contre les événements. Il aurait dominé sa timidité, fait du sport, repris ses études et décroché des diplômes. Sa volonté l’aurait fait remarquer de son entourage et surtout des femmes. En bref, il aurait été un exemple édifiant pour les lecteurs ! Je regrettais de m’être laissé influencé par mon personnage. Tout cela n’avait abouti qu’à un ersatz de héros. Rageusement je pris la feuille de papier, la déchirai en mille morceaux.
Ainsi se termina la brève existence de François Daubigny.

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Révolte
« Réponse #1 le: 06 févr. 2018, 11h00 »
J'ai beaucoup aimé cette mise en abîme. Magnifique !

Et aussi cette réflexion que tu nous apportes sur l'intérêt pour l'auteur et pour le lecteur pour des histoires trop lisses, où il ne se passe rien. Il faut toujours avoir à raconter quelque chose d'innatendu, voire d'exceptionnel !

Mais pourquoi, finalement ?
Seuls quelques grands maîtres sont capables d'évoquer la simple la banalité, comme Carver par exemple, ou  Philippe Delerm dans "La première gorgée de bière..." une banalité tellement banale, si plate qu'on ne pense même pas à en faire une histoire, dont on ne parle jamais, mais qui pourtant fait la saveur de certains textes ou de certains films (Les nuits de la pleine lune). Enfin, ce n'est que mon ressenti...