Mes chiens écrasés
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Mes chiens écrasés

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laurence

Mes chiens écrasés
« le: 30 oct. 2015, 10h51 »
     Mes chiens écrasés

 Se réveiller et ne pouvoir rien lui avouer. Je pourrai le secouer, lui dire que j’ai mal. J’entends son souffle fort. Comment ai je pu laisser filer ma vie ?  Jours qui se succèdent dans la rubrique des faits divers même pas digne d’une belle une. Pas de gosse de peur de refiler mes tares. Quarante ans, une merde sur les articulations. Je ne vais même pas crever, ça serait trop classe. Je vais juste souffrir chaque seconde à la mort. Frôler la fin sans s’arrêter de respirer. Je cale ma respiration sur la sienne, le sommeil est peut être contagieux. Repartir dans mes rêves pour en posséder au moins un au réveil.

Il faudra quitter Julien avant le petit déjeuner. Ne plus jamais revenir dans son appartement. Je ne peux pas le laisser s’amouracher.  Là je sens bien qu’il va me proposer qu’on aille au bureau ensemble. Notre premier vrai diner date de treize jours. Julien est intérimaire. Un passage de quelques semaines pour aider le directeur financier à faire ses bilans. Pas vraiment le look d’un comptable. Il arrive toujours dix minutes avant l’ouverture des bureaux pour garer sa moto sur le trottoir. J’ai tout de suite  senti son intérêt. Regard droit dans les yeux qui descend sur mes décolletés et me suit dans les escaliers. Je m’étais jurée de ne jamais coucher avec un collègue mais Julien m’a eue par son sourire. Ses yeux noirs et ses fesses aussi d’ailleurs. Treize nuits qu’on baise comme des fous. On n’a pas attendu le  deuxième soir. Je n’attends plus jamais le rendez vous suivant. Je pourrai ne plus pouvoir bouger. Depuis mon divorce avec Thomas, pas d’autorisation à se laisser aller mais là je l’aime bien. Il incarne typiquement le genre de gars avec qui je pourrai vivre. Intelligent, bourré d’humour et beau gosse. J’ai remarqué tout de suite ses abdos bien dessinés. Samedi, on doit aller faire du karting et je n’ai pas osé lui dire que je ne pourrai jamais l’accompagner dans ses trips. Hors de question également la randonnée d’une semaine dans les Alpes le mois prochain. Obligation familiale sale prétexte.
Deux ans sans « poussées ». Elles se nomment de la sorte ces périodes de douleurs. Des poussées comme pour les dents et les plantes. Mais en moins joli. Celle ci est arrivée sur la pointe des pieds. Plutôt sur le talon d’ailleurs. Et les mains. Les épaules et les biceps ont suivi. Pas moyen de confondre avec des courbatures ni avec le stress.  Ces rappels à la maladie viennent la nuit et me sortent de mon coma artificiel. Deux années tranquilles me permettant de reprendre pied après mon divorce.
Un soir j’ai vu un reportage sur l’évolution de mes os et j’ai décidé de quitter Thomas. Ce grand con aurait pu accepter de torcher mes fesses. Il aurait été capable de prendre en charge les courses, d’acheter mes livres et de s’épuiser au ménage.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu avec la douleur. Ma meilleure amie, celle qui refusait de faire un pas sans moi. Je fêtais mes dix sept ans quand j’ai osé dire à voix haute que j’avais mal au dos et aux épaules. Le corps médical a expliqué : j’avais grandi trop vite. Kinés, piscine, rééducations et tortures en tout genre. Des années à mordre les coussins et à imaginer que j’étais folle.
Un jour, à bout de course, direction l’hôpital. Plus bougé mon corps, plus articulés mes membres. Raide comme une trique. Mademoiselle est une grande stressée. On lui fera des examens qui ne servent à rien, des injections de « j’ai pas mal » et retour à la maison sans trop savoir pourquoi mon corps entier n’avait plus répondu. Restera au fond de mon esprit mon incapacité à gérer ma vie et ma carcasse. Je suis devenue femme avec cette idée que ces deux composantes étaient dissociées. Je ne pouvais pas faire obéir l’un, je dompterai l’autre. L’un après l’autre, rarement en mode synchro. C’est avec Thomas, que le diagnostic de la maladie est arrivé. Un docteur un peu moins con que les autres. La prise de sang prouvait le contraire mais j’avais l’immense privilège de représenter les exceptions. Et les médecins ordinaires ne reconnaissent pas les exceptions comme les curés avec les miracles.
Encore obligée de vérifier sur Wikipédia l’orthographe de ma meilleure amie. Spondylarthrite. Rien à rajouter. Si j’ai tout compris, mon corps ne parvient pas à se défendre. Pas de fièvre juste la sensation d’être rouée de coups toute la nuit. Deux ans sans douleurs, comme si la rémission était là. Mais elle ne guérit pas la salope. Elle s’incruste et ne se déloge pas. « Faut faire avec » m’avait prévenu le docteur. Si possible, vivre sans stress. Mais il sort d’où celui là ? Comme vivre sans pression aujourd’hui ? J’ai échoué, et la douleur est revenue il y a deux semaines. Comme cela correspondait à mes galipettes avec Julien, j’ai fait comme si je ne l’avais pas vue arriver. Elle avait les clés de la maison. Crampes dans les mollets, pointe dans les talons, mains douloureuses. Les mots ont commencé à se mélanger et j’ai tout mis sur le compte de la fatigue. Elle a un bon gros dos. J’y ai cru quelques jours. Pas question de se laisser aller, la poussée n’avait pas de place dans ma nouvelle vie de célibataire.
Dix sept heures, le juge a prononcé notre divorce. C’est une belle journée de juin, le soleil tape fort. Je baisse mes lunettes sur le nez. On va prendre un café ? Non Thomas, plus aucun café, tu dois me détester. Je viens de faire éclater ton cœur en deux, on ne doit pas aller discuter comme deux vieux potes. Quand est ce que je passerai récupérer mes dernières affaires ? Après demain quand tu seras au travail. C’est fini tu comprends, je ne t’aime plus, je t’ai même tromper. Ben oui, fallait bien que je teste quelques autres gars avant de ne plus pouvoir bouger…J’aurai pu te garder, te montrer ma lente déchéance, m’appuyer sur ton épaule et chialer comme une madeleine. Tu te serais transformé en infirmière et en garde chiot avant de me ramasser en morceau, broyée et vide.  Vois-tu, tu as le mauvais rôle, tu me rattaches à cette merde. J’ai donc imaginé qu’en me séparant de toi, j’oublierai que je suis une personne malade, une incurable. Je vais vivre et oublier ce que je suis vraiment.
Il est beau ce Julien. Le quitter en douceur pour ne pas qu’on se fâche. Dors, il est encore tôt, je suis une matinale.
Avant hier, il m’a invité à manger indien. Ce filou a entendu mon penchant pour les nans. Dans ce décor bigarré et sur fond de musique Bollywood, j’ai failli tourner sentimentale. C’est tellement bon l’amour avec lui. Pourquoi on ne pourrait pas continuer et vieillir un peu ensemble ? Il a l’air sympa, il lèvera les épaules quand je lui dirai que je suis atteinte d’une malade invalidante. Il jurera qu’il m’aimera pour toujours, dans le meilleur et l’adversité. J’aurai envie de le croire. …Sa main a touché la mienne et il m’a souri. Dans son regard, j’ai vu la sincérité et la promesse de jours bleus. J’ai fermé les yeux pour me laisser vivre cette émotion. Mon poignet droit m’a empêché de m’égarer. Les jointures de mes doigts allaient céder et on allait devoir ramasser les phalanges à la petite cuillère. Trop mignon pour supporter la vue d’un corps décharné et immobile. Il me regarde avec gourmandise mais si je lui raconte mes dérangements intestinaux, il rigolera moins. Les heures passées sur les chiottes, l’impossibilité de partir en balade sans prévoir des affaires de rechange. Ben oui, ma meilleure amie a quelques copines associées. Une vraie bande organisée pour m’emmerder.
Si seulement on s’était bisouté il y a quelques mois. Je n’avais aucune douleur. On aurait pu sortir ensemble aux yeux de tous et j’aurai pu dire à ma mère que j’avais quelqu’un. C’est fini tout cela. Ça s’est arrêté lorsque les putains de douleurs sont revenues. Comme une grande baffle dans ma jolie figure. Avec elles, la terreur a frappé à ma porte. J’ai su que la rémission était finie, envolée la joie de ne pas sentir les ankyloses. J’étais de nouveau battue à mort toutes les nuits et je ne pouvais même pas porter plainte.
 
 Peu de gens autour de moi sont au jus. Thomas a à peine compris ce qu’il m’arrivait. Il a vu les stocks d’anti inflammatoires et de bonbons blancs permettant à l’estomac de gérer les cocktails Molotov.   J’étais une chochotte. Plus de skis, pas de sport, une raideur dans tous les membres. J’avais beau lui répéter que j’avais mal, il ne voyait rien. Prends sur toi, ma chérie, tout le monde souffre. Et puis t’as toujours un truc de travers. Bien sûr, mon problème était là. Ma maladie ne se voyait pas. On me prenait à la fois pour une folle ou pour une stressée ou les deux à la fois. Et cela tout au long de ma petite vie. Alors j’ai décidé de ne rien dire. Pas de déclaration en longue maladie, pas de signalement à la Médecine du travail. Je serrerai les dents et avalerai mes cachets. Pas de gosse non, c’est héréditaire.
 Lorsque les douleurs ont été trop fortes, j’ai quitté mon mari.
 
 Julien m’oubliera vite. Grâce à des gars comme lui, je ne ressasse plus ma triste condition. Sauf quand les douleurs lancinantes s’installent. Et là j’y pense. Pas de place pour un bonhomme. Il n’a pas à gérer. C’est comme si j’avais le sida ou si je refilais un gâteau à quelqu’un qui ne m’a rien demandé. Je pourrai le gaver de mes maux et attendre qu’il soit fatigué aussi.  C’est évident au début il n’y verrait rien, il porterait les sacs et me câlinerait. Mais je connais bien cette salope. Un soir j’aurais si mal, je l’enverrais balader. On ne fera pas l’amour durant plusieurs jours. Je recommencerais à détester mon corps. Pas question de faire plaisir à cette enveloppe courbaturée. Un matin, j’appellerai mon patron pour excuser mon absence. On pensera à une dépression, je n’aurai toujours rien révélé. Je mentirai et Julien commencera à me trouver moins belle. Mes cernes violets creuseront autour de mes yeux et je n’aurai plus d’appétit. Il me dira d’appeler le médecin mais je n’en ferai rien. Parce que les toubibs ils ne peuvent plus rien pour moi. C’est dégénératif comme maladie. Pas de retour en arrière, aucun «  Vous êtes guérie Madame ». C’est pas écrit dans le Vidal ces choses là. Comment faire accepter son sort à une malade ?
 
 Je vais me lever, j’ai trop mal. Si j’étais chez moi, je serai debout depuis des heures. Sa main cherche à me retenir. Laisse moi sinon tu me regarderas bientôt comme un chien écrasé. Me dégourdir les jambes avant qu’il ne refasse surface. Masser la plante de mes pieds pour ôter les fourmis qui se baladent. Douche chaude pour me déverrouiller. Ensuite, je me rhabille.



Fin
 
 

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Hors ligne bleuterre

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  • Auteur
Re : Mes chiens écrasés
« Réponse #1 le: 30 oct. 2015, 15h54 »
J'ai tout lu.... je me suis laissée embarquer par le texte et j'ai aimé. Un portrait touchant que je trouve fort credible' enfin, j'y crois. C'est fluide.. peut être que les flash backs  sur Thomas sont un peu longs pour moi, mais c'est le seul bémol  et c'est très subjectif !

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Hors ligne Hermanoïde

  • 840
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Re : Mes chiens écrasés
« Réponse #2 le: 30 oct. 2015, 16h55 »
Oui, vraiment bien écrit je trouve, et même si je pourrais encore pinailler deux ou trois détails syntaxiques ou orthographiques, c'est un style que j'aime beaucoup et une histoire sensible que tu pourrais volontiers (pour moi) prolonger.

Je souhaite en tout cas qu'il n'y ait rien d'auto-biographique là-dedans car c'est effectivement une maladie qui paraît assez terrible.
Merci de cette lecture.

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Hors ligne pierre de silence

  • 970
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Re : Mes chiens écrasés
« Réponse #3 le: 31 oct. 2015, 20h26 »
On se laisse emporter par l'histoire. Trop proche de la réalité, hélas, pour les souffrants.

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Hors ligne Loki

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  • Où il y a une volonté il y a un chemin
Re : Mes chiens écrasés
« Réponse #4 le: 04 nov. 2015, 14h56 »
Un très beau texte sur une terrible et insidieuse maladie. Il illustre bien toutes les maladies dégénératives : qu'on soit accompagné ou non le malade reste seul devant l'adversité.
De toute façon il faut s'y résoudre le jour de notre mort nous serons tous seul...


Un point de détail : dans le Vidal ne figure que la composition, la posologie, les effets secondaires et les contre-indications des médicaments, il ne dit rien sur l'évolution des maladies.

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laurence

Re : Mes chiens écrasés
« Réponse #5 le: 04 nov. 2015, 19h25 »
merci à vous de ces lectures et commentaires !!!!