Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
Bonjour Invité

Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes

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Hors ligne Loki

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La vie du jeune Coréen Yang Kyoungjong aurait pu être une vie sans histoire. Ce ne fut pas le cas…
Il nait en Corée en 1920. Yang Kyoungjong n’est pas un vindicatif, à 18 ans, il ne demande qu’à exploiter la petite ferme familiale.
Depuis 1905 la Corée est sous protectorat japonais. Ce protectorat qui clôt la guerre russo-japonaise est confirmé par divers accords bilatéraux. Le plus important d'entre eux est le pacte Taft-Katsura, signé entre le ministre américain de la Guerre W. H. Taft et le premier ministre japonais Katsura Tar?. Cette occupation est renforcée par la signature d'un traité d'annexion en août 1910. Les différents actes établissant ce protectorat, puis cette annexion ont été signés sous la contrainte, dans le cadre d'une « politique de la canonnière », les Japonais désignent cette annexion sous le nom de « nikkan heigô », la fusion nippo-coréenne, conforme au droit international de l'époque.
Dés 1910, une résistance pilotée par un gouvernement coréen en exil, dans la concession française de Shanghai, a tenté de s’opposer à cette annexion.
Mais Yang Kyoungjong n’est pas vraiment concerné par cette résistance. La ferme familiale est située dans la province de Ryanggang, à la frontière sino-coréenne à côté du Mont Paektu point culminant de la Corée du Nord.
Comme tous les Coréens, il déteste les envahisseurs japonais, mais sa vie est cependant peu affectée par les péripéties de son pays. Sa première préoccupation est de travailler le sol pour aider ses parents à produire la maigre récolte qui fera vivre toute la famille. Yang Kyoungjong est un être profondément pacifique. Outre la culture du sol familial, sa deuxième préoccupation est Hwa-Young, une belle jeune fille de 16 ans dont le jeune homme est tombé éperdument amoureux. Elle est vraiment très belle, en français son prénom se traduirait par « beauté éternelle ». Nul ne sait si cela sera le cas, mais en cette année 1938, Hwa-Young est un ravissement pour les yeux. Elle n’est pas insensible au physique de Yang Kyoungjong qui est plutôt bien de sa personne. Il espère se marier le jour où le père du jeune homme prendra sa retraite, il aura alors la responsabilité de l’exploitation familiale.
En attendant les deux amoureux comme tous les amoureux du monde vivent leur idylle, insouciants aux bouleversements de leur pays.
Mais ceux-ci ne vont pas tarder à les rattraper…
L’expansion japonaise en Asie ne cesse de progresser. En 1931 le Japon s’est emparé de la Mandchourie sans que les Soviétiques réagissent.
Toutefois, cette victoire ne suffit pas aux nationalistes japonais : certains visent désormais l'Extrême-Orient soviétique.
Cette vision n'est cependant pas partagée par tous les militaires. Une autre faction, soutenue par l'empereur Hiro-Hito, visant une action sur les îles du Pacifique.
Depuis 1931, les forces japonaises et soviétiques se font face le long d'une frontière de 5 000 km de long. Staline propose alors aux Japonais un pacte de non-agression pour sécuriser la zone, pacte refusé par le Japon, qui considère que l'Asie orientale est sa zone naturelle d'expansion. Les incidents de frontière se multiplient. Au fil des années la situation s’envenime.
En 1938, forte de précieux renseignements du chef du NKVD en Extrême-Orient, Henrick Liouchkov  qui a déserté et rejoint la Mandchourie, l'armée japonaise passe à l'attaque en juillet-août dans la région du lac Khassan, au sud de Vladivostok, près de la frontière coréenne.
Un matin, des militaires japonais arrivent dans le village de Yang Kyoungjong et celui-ci est enrôlé de force par l’occupant, pour se battre contre les Russes. On l’embarque dans un camion avec d’autres hommes du village. Il ne reverra plus Hwa-Young…
Après une formation rapide et sommaire, il est envoyé comme beaucoup de jeunes Coréens sur le front. La bataille sera longue et sanglante avec des revers et des victoires pour chaque camp.
Finalement les Soviétiques prennent le dessus. C’est aussi la première victoire du général soviétique, Gueorgui Konstantinovitch Joukov, dont les faits d'armes seront largement célébrés en U.R.S.S., Yang Kyoungjong est fait prisonnier à la bataille de Khalkhin Gol et envoyé dans un camp.
Cette captivité sera longue et pénible, les gardiens ne veulent pas prendre en compte la nationalité coréenne du jeune homme. Pour eux c’est un Japonais, un ennemi de longue date et à ce titre il subit un traitement sévère. Les prisonniers sont entassés dans des baraquements en bois sans chauffage, ils dorment à même le sol, un seau recueille leurs besoins, qu’un homme va vider sous la surveillance d’un gardien à l’autre extrémité du camp. Une louche de riz constitue l’unique repas de la journée. Une eau boueuse étanche la soif des malheureux. Malgré ces conditions inhumaines, Yang Kyoungjong remercie le ciel. Combien de ses compagnons sont morts au front ! Dans les deux camps, on préfère achever les blessés plutôt que de surveiller et de nourrir des prisonniers. Il n’est pas étonnant que dans telles conditions d’hygiène le jeune Coréen soit victime, comme nombre de ses compagnons, de diarrhées aqueuses abondantes, de vomissements et de nausées. C’est le choléra qui va tuer de nombreux prisonniers dans ce camp. On ne sait par quel miracle Yang Kyoungjong va survivre. Cela l’aurait pourtant soulagé de mourir. Depuis qu’il est enfermé, il est le souffre-douleur d’un gardien Dmitri Kommysarenko. Il n’a jamais su pourquoi, lui pourtant si pacifique, subit brimade sur brimade.
Quand il a été fait prisonnier, il n’était pas gras, mais avec le régime enduré il est devenu squelettique. Seule la pensée de Hwa-Young le fait encore tenir : quand il sera libéré un jour il ira la rejoindre.
Mais en 1942 après l’invasion allemande il est extrait du camp en compagnie de milliers d’autres pour combattre sous l’uniforme soviétique. Le voilà donc dans les plaines d’Ukraine aux côtés de l’Armée rouge, engagé dans un conflit auquel il ne comprend rien.
Après avoir porté l’uniforme japonais, il endosse l’uniforme soviétique. Son détachement est envoyé toujours plus loin vers l’ouest, les combats sont terribles. Sous-équipée, l’Armée rouge recule de nombreux mois sous la pression de l’armée allemande, puis elle reprend le dessus quand le matériel fabriqué sur les ordres de Staline arrive enfin sur le front. Dès lors elle regagne le terrain perdu. Bien qu’inférieurs technologiquement, les soldats soviétiques ont l’avantage du nombre et un esprit supérieur de sacrifice. Les soldats de la Wehrmacht se sont avancés trop loin, les ravitaillements ne suivent pas et comme pour les troupes napoléoniennes le terrible hiver russe neutralise les hommes et les machines. Les soldats soviétiques connaissent mieux le terrain et sont habitués au froid rigoureux.
Cela dure un peu plus d’un an jusqu’à la bataille de Kharkov, en mars 1943, où Yang Kyoungjong est fait prisonnier et envoyé dans un nouveau camp, en Allemagne cette fois.
Certes les geôliers allemands ne sont pas des anges, mais à côté des camps soviétiques cet emprisonnement lui semble confortable. Surtout après toutes ces années de souffrance dans l’armée japonaise, le camp soviétique, l’Armée rouge… Il pense souvent à la Corée, à la province de Ryanggang, au Mont Paektu, à la ferme familiale, à ses parents. Que sont-ils devenus ? Et Hwa-Young ? Si belle ! L’aura-t-elle attendue ?
Mais il faut croire que la malédiction le poursuit ! La même situation se répète. Début 1944 les Allemands décident la création d’une « légion de l’Est », composé de prisonniers de guerre. Et notre Coréen se retrouve en France, sous l’uniforme de la Wehrmacht au cœur du bocage normand pour s’opposer aux Alliés qui viennent de débarquer. Encore un nouvel uniforme !
Il ne le portera pas longtemps…
En juin 1944 il est capturé par les Américains. Un instant pris pour un Japonais il peut prouver son identité. Il est alors libéré et obtient d’émigrer aux États-Unis où il mourra en 1992… ainsi se terminent les tribulations de Yang Kyoungjong qui d’un bout du monde à l’autre a fait la Seconde Guerre mondiale sous trois uniformes différents, mais en est miraculeusement revenu vivant !
Il ne revit jamais Hwa-Young, la malaria l’avait emportée en 1939…

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
« Réponse #1 le: 28 déc. 2017, 16h43 »
Un nouveau conte de l'absurde.
Qui confirme le sens de toutes les grandes migrations : vers l'Ouest.
Et qui n'est pas sans me rappeler les désolantes tribulations du héros de "La vingt-cinquième heure".

Merci Loki.

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Hors ligne Loki

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Re : Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
« Réponse #2 le: 28 déc. 2017, 19h12 »
Pas si absurde que cela ! Cette nouvelle a été écrite à partir d'un fait réel. Je n'ai même pas changé le nom du héros : Yang Kyoungjong .
J'aurais pu effectivement m'inspirer de La vingt-cinquième heure de Constantin Virgil Gheorghiu. Bien que j'ai adoré ce livre, je n'y ai même pas pensé en écrivant la nouvelle. Bravo d'avoir repérer les analogies entre les aventures du jeune Roumain et celles du jeune Coréen.

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
« Réponse #3 le: 30 déc. 2017, 04h31 »
Je n'ai pas douté de la réalité de ce que j'ai qualifié de conte de l'absurde.
L'absurdité, elle est bien sûr dans toutes les raisons qui ont conduit l'histoire de ce personnage et pas dans la narration de cette histoire.

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Hors ligne Loki

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Re : Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
« Réponse #4 le: 03 janv. 2018, 13h53 »
Une nouvelle version un peu mieux "peignée" !

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Hors ligne Purana

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Re : Les tribulations d’un enfant du pays des matins calmes
« Réponse #5 le: 05 janv. 2018, 19h53 »

Les histoires se répètent partout dans le monde, celle-ci aussi.


Si ce n'est pas encore réalisé par d'autres, cette histoire vraie mérite d'être publiée en épisodes courts et dramatisés, chacun couvrant différentes parties d'une section.
Je suis sûre que tu pourrais le faire parfaitement.
Peut-être à l'avenir, avec d'autres histoires ?

Ton texte est bien documenté et bien écrit.
Je t'en remercie.