Le trou noir
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Le trou noir

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Hors ligne Loki

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Le trou noir
« le: 09 nov. 2015, 16h42 »

La nouvelle ne fit pas beaucoup de bruit dans les médias. Il faut dire que la terre est tellement secouée par les catastrophes naturelles, les guerres, les migrations auxquelles il faut ajouter pour notre pays les problèmes économiques, la médiatisation exagérée du microcosme politique, les affaires criminelles, les événements sportifs, sans oublier les informations people que le citoyen moyen n’a guère le temps de s’occuper de la vie de l’univers.
Certaines radios en parlèrent dans leur rubrique scientifique, j’en fus informé en lisant un entrefilet dans un hebdomadaire : dans un coin du cosmos était apparue une manifestation étrange.
L’étrangeté ne venait pas de la nature du phénomène, il y a longtemps que les astrophysiciens connaissent ces « objets » que l’on appelle des trous noirs.
Un trou noir est un objet céleste dont le champ gravitationnel est si intense qu'il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s'en échapper.
Ce trou était apparu en un endroit de la voute céleste où aucun observatoire astronomique n’avait identifié jusqu’à maintenant un tel phénomène.
De plus, paradoxalement ce trou noir semblait entourer d’un halo lumineux comme s’il régurgitait le trop-plein de lumière qu’il aurait absorbé. 
Je ne peux pas dire que cette découverte me bouleversa, mais plutôt elle m’intrigua. Car ayant enseigné de la physique un grand nombre d’années et étant curieux de naissance je m’intéresse à tout ce qui m’entoure. Peut-être est-ce ce comportement qui m’a orienté très tôt vers les sciences ?
La nouveauté dépassée j’attendais que les astrophysiciens donnent une explication à ce phénomène nouveau. Mais je savais que dans ce domaine comme dans d’autres de la science, beaucoup d’hypothèses seraient formulées avant que l’expérience ne valide l’une d’elles.
L’émergence de ce trou noir m’avait reporté de nombreuses années en arrière, lors d’un congrès de professeurs. J’avais eu la chance de dîner en face de Georges Charpak qui venait de recevoir un prix Nobel de physique. Pour l'invention et le développement des détecteurs de particules élémentaires, notamment de la chambre proportionnelle multifils.
Je revois ses yeux bleus et sa crinière blanche quand il parlait, enthousiaste, des progrès de la physique moderne. Il relatait aussi son enfance en Pologne, sa famille, juive, émigrant en France en 1931 alors qu'il a sept ans et emménage à Paris, avenue d'Orléans. Son baccalauréat à dix-sept ans en 1941, alors qu'il est inscrit au lycée Saint-Louis à Paris. Ce passage dans cet établissement prestigieux nous avait permis de sympathiser un peu plus, car j’avais de nombreux collègues enseignant dans ce lycée. Ensuite il me parla de ses études interrompues par la guerre, les persécutions en tant que juif, son rôle dans la résistance et enfin sa naturalisation comme Français en 1946, sa carrière dans les différents organismes scientifiques où il fit les travaux qui aboutirent au prix Nobel. Entre parenthèses, depuis cette date, il n'y a pas eu d’autre cas d’attribution du prix Nobel de physique à un seul lauréat.
À un moment nous avions parlé des trous noirs, sujet qui le passionnait et il avait évoqué toutes les hypothèses à leur sujet en particulier celle qui les considérait comme des « portes » sur des univers parallèles au notre.
Il y avait quelques jours que j’avais cessé de penser à cet étrange phénomène et je pianotais sur mon ordinateur. J’envoyais quelques mails et en consultant le carnet d’adresses, je tombais sur l’adresse d’un collègue décédé depuis deux années. J’aurais dû supprimer son adresse depuis longtemps, mais peut-être est-ce par respect à sa mémoire je ne l’avais pas fait ? Comme si cet effacement aurait ajouté un degré supplémentaire à son absence !
Il avait été emporté comme on le dit pudiquement par une longue et douloureuse maladie et nous avions souvent travaillé ensemble.
Je ne sais pas pourquoi, bien que cela soit insensé, ce jour-là je validais son adresse pour lui envoyer un mail. Aujourd’hui encore je m’interroge sur la force qui m’avait poussé à faire cet acte extravagant.
Dans « Objet », manquant totalement d’imagination, j’inscrivais « Nouvelle ». Le libellé du message fut aussi banal, j’écrivis « Daniel comment vas-tu ? ».
Je fis partir le mail, sans trop d’illusions et je m’attendais à recevoir comme cela arrive parfois quand l’adresse du correspondant est fausse ou quand la transmission a été perturbée, un long mail m’indiquant dans un anglais technique rempli d’indications incompréhensibles que le mail n’était pas parvenu au correspondant.
Il s’écoula trois minutes qui me parurent très longues avant que l’ordinateur ne bipe, indiquant l’arrivée d’un message. Je cliquais pour l’ouvrir m’attendant à une grande litanie d’instructions cabalistiques. Au lieu de cela défilait sur l’écran une série de signes bizarres. En même temps une mélopée étrange résonna dans la pièce. Une oppression gagna tout mon corps. J’avais la sensation d’être dans un nuage glacé. Tandis que la ronde des signes se déroulait devant mes yeux, je tentais de boucher mes oreilles pour atténuer la souffrance que leur infligeait cette mélodie stridente. Tout mon esprit n’était qu’angoisse. Dans un effort surhumain, je parvins à fermer le message. La torture cessa, me laissant abattu sur mon fauteuil.
Ce qui venait de se passer était incompréhensible…
Quand je repris mes esprits, la rationalité qui est à la base de ma philosophie me ramena à la raison. Il y avait une explication logique aux phénomènes auxquels je venais d’assister. C’était sûrement des parasites sur le réseau Internet qui avaient engendré ces signes bizarres et ces sons aigus. Demain je recommencerai l’opération et les choses redeviendraient dans l’ordre…
La nuit passa et dès le lever du jour je me précipitais sur mon ordinateur. Je n’eus même pas à retaper le message, je me contentais de renvoyer le message d’hier.
Il s’écoula trois minutes qui me parurent encore plus longues qu’hier avant que l’ordinateur ne bipe, indiquant l’arrivée d’un message. Le cœur battant je cliquais pour l’ouvrir… Sans aucun doute j’avais reçu un long message indiquant une erreur dans la transmission.
Mais comme hier défilèrent une série de signes bizarres et des sons stridents agressèrent mes oreilles. Avant qu’un froid glacé n’envahisse tout mon corps, d’un geste brusque je fermais le message.
Ainsi donc le phénomène persistait. Assurément cela provenait de mon ordinateur ou du réseau. Pour m’en assurer, j’ouvris un des nombreux messages que je recevais quotidiennement. Celui-ci me proposait des réductions sur les produits vendus par une grande enseigne. Je ressentis un soulagement à lire parfaitement le texte de l’annonce et le seul bruit atteignant mes oreilles était le ronronnement du ventilateur de l’ordinateur.
Je m’allongeais sur mon lit tout ce que venais d’observer dépassait mon entendement… Je cherchais une explication plausible à tout cela…
Soudain une idée folle traversa mon esprit. D’un bond j’étais devant l’ordinateur : Nicole…
Une autre de mes collègues avec qui j’avais travaillé à la rédaction d’un livre était morte dans un accident de voiture, il y a quatre ans. Pour elle aussi j’avais pieusement conservé l’adresse mail dans mon carnet. Je rédigeais le même message que pour Daniel. Le dernier caractère tapé je validais l’envoi.
L’attente fut longue, très longue… De tout mon cœur j’espérais qu’il n’y aurait aucune réponse, car parfois le mail envoyé allait se perdre dans les méandres du réseau ou n’aurais-je qu’un message technique de rejet ?
Au bout de cinq minutes il ne s’était rien passé et l’esprit soulagé j’allais vaquer à mes occupations. Quand, un long moment après, de la pièce d’à côté j’entendis le tilt caractéristique d’une réception. Je me précipitais. C’était un message de Nicole…
Angoissé je l’ouvris fébrilement. Ce que je craignais arriva. Une fois de plus une série de signes bizarres défilèrent et des sons stridents agressèrent mes oreilles. Glacé d’effroi, je refermais le message.
Devant cette situation j’étais bien seul. Je savais que si j’en faisais part à ma famille, à un ami ou à un collègue personne ne croirait. Devant l’absurdité de mes observations, l’explication qui viendrait immédiatement serait la fatigue. Par politesse on n’irait pas jusqu’à chercher un dérangement mental, mais certains y penseraient sûrement. D’ailleurs je n’étais pas loin d’y songer aussi tant que ces messages dérangeaient mon entendement.
Je sais l’idée qui me vint est insensée, mais je pris mon agenda et je recherchais le numéro de téléphone de Daniel.
Cette fois-ci le risque était minime. Trois solutions : le numéro n’était plus service, la famille de Daniel l’avait gardé ou il avait attribué à un nouveau correspondant. Dans les deux derniers cas, j’avais préparé le discours adéquat.
Tandis que mon portable égrenait les chiffres du numéro, je me préparais à répondre à un correspondant éventuel. Le numéro était encore actif, car aucun message vocal ne m’indiqua que la ligne n’était plus en service. Tandis que les bips d’appels se succédaient, je retenais mon souffle prêt à réagir.
La ligne décrocha. Des sons stridents agressèrent mes oreilles, je n’eus aucune peine à les reconnaître. L’appui sur une touche abrégea ma souffrance.
Je commençais à douter de mes facultés mentales. Inutile de téléphoner à Nicole, j’avais la conviction que j’obtiendrai la même chose.
Ma raison était ébranlée. Je n’ai jamais cru à l’au-delà et pourtant j’avais la conviction que l’au-delà était entré en communication avec moi. Certains ont des croyances pour expliquer ce qui semble inexplicable. Ils croient aux tables tournantes, aux pendules, aux médiums, aux fantômes, etc. Autant de choses qui m’étaient étrangères. Je ne croyais qu’aux faits vérifiés ou mesurés. Et aujourd’hui les faits me trahissaient. Je n’avais aucune explication scientifique à leur opposer. Je refusais de m’appuyer sur le mysticisme pour les comprendre. Une conclusion brutale envahit mon esprit : si je ne pouvais expliquer ces observations, c’est que ces phénomènes n’existaient pas, ils n’étaient qu’une construction de mon cerveau. J’étais fatigué ou malade ! C’était à la fois rassurant pour ma logique, mais aussi angoissant pour mon moral. Si les maladies psychiques sont moins douloureuses que certaines maladies physiques, elles sont aussi plus difficiles à admettre. Pour plagier le docteur Knock je dirais que : tout homme sain d’esprit est un fou qui s’ignore. Cette idée farfelue me fit sourire, mais m’enfonça un peu plus dans la solitude. Il me restait l’espoir que tout ce délire n’était que le résultat d’une fatigue passagère. Pourtant je ne me sentais pas fatigué…
Pour m’aérer l’esprit, je décidais d’aller courir un peu au bois de Boulogne. Un peu de compagnie me ferait du bien. Je téléphonais à mon ami Rémi, il était toujours partant pour un jogging.
Tandis que nous courrions dans les allées du bois, il me sembla bien préoccupé alors qu’habituellement il ne cessait de plaisanter.
- Tu es bien triste aujourd’hui Rémi, as-tu des ennuis ?
- Ne m’en parle pas Jean ! Cela fait plusieurs nuits que je fais le même cauchemar…
- Lequel ?
- Tu ne me croiras pas. Je vois mon frère jumeau, celui qui est mort en se noyant quand nous avions quinze ans. Il est là à côté de moi, il essaie de me parler, mais aucun son ne sort de sa bouche…
Je restais quelques minutes, silencieux.
- Ne t’en fais pas, c’est sans doute un peu de fatigue…
Je n’étais pas seul…
Trois jours un responsable scientifique d’une radio annonçait que le trou noir apparu il y a quelques jours avait disparu.
Je me précipitais sur mon ordinateur, je consultais la liste de mes correspondants, les adresses de Daniel et de Nicole avaient disparu…
 








Re : Le trou noir
« Réponse #1 le: 09 nov. 2015, 19h29 »
Bonsoir Loki,

A la place de Rémi, j'aurais porté mon ordi à réparer, doit être vérolé. :)

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Le trou noir
« Réponse #2 le: 10 nov. 2015, 10h50 »
Voilà ce qui arrive quand il ne reste plus que les balises et qu'on a perdu le reste du message !  :D

Je trouve que c'est bien écrit - peut-être avec un peu trop de détails pour moi - et surtout que l'idée de cette nouvelle est excellente !
J'ai aimé la façon dont la science et la technique flirtent ici avec un ésotérisme de bon aloi, et oui, je songe au jour où on sera certain de connaître tout sur tout et où on ne pourra plus écrire de telles fictions...  :o
Heureux que tout soit enfin renté dans l'ordre.