Le piège
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Hors ligne Loki

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  • Où il y a une volonté il y a un chemin
Le piège
« le: 11 nov. 2015, 17h09 »

L’homme et la femme sont affalés sur le sol. Seule une pâle veilleuse éclaire les carcasses de viande pendues au-dessus d’eux. Le froid commence à faire son œuvre. À un affrontement farouche succède une léthargie silencieuse et l’espoir s’amenuise au fur et à mesure que s’écoule le temps.
Pourtant quelques heures auparavant rien ne laissait présager une situation aussi dramatique.
La semaine se terminait à la boucherie Didier Casse. Une belle affaire, cette boucherie ! Installée dans un quartier bourgeois, dans une rue commerçante, elle bénéficie de la clientèle d’habitués fidèles.
Lui, Didier, un grand maigre, la quarantaine, n’est pas encore touché par l’embonpoint qui caractérise ses collègues. D’un dynamisme à tout crin, il évolue derrière son étal, jonglant avec la viande, plaisantant avec les clients, le sourire aux lèvres.
Elle, Florence, un grand cheval (c’est un comble pour une boucherie qui vend du bœuf…) trône la plupart du temps derrière la caisse. On voit immédiatement que c’est une femme de tête.
Un employé, Richard, la soixantaine aussi taciturne que son patron est exubérant.


La semaine se terminait et Richard était parti après avoir aidé Didier à vider les étals, à nettoyer la boutique. Le couple n’était pas mécontent, le chiffre d’affaires avait été très correct, ils prévoyaient de partir en vacances pendant dix jours et de repartir à Venise, lieu de leur voyage de noces. Les beaux-parents profiteraient de leurs petits-enfants et Didier et Florence jouiraient d’une liberté retrouvée.
Malheureusement quand la caisse fut faite, Didier voulut jeter un dernier coup d’œil dans la chambre froide. La situation aurait été différente si Florence était restée dans le magasin. Elle ne pénétrait que rarement dans la chambre froide. Que lui était-il passé ce jour-là dans la tête ?
 Elle l’avait suivi instinctivement. Didier ferma la porte, derrière elle, pour éviter les déperditions. Il fit l’inventaire des différentes pièces de bœuf, de mouton et de porc. Ils allaient pouvoir partir l’esprit tranquille, toute cette viande attendrait bien gentiment leur retour. Ce voyage il y pensait depuis un moment, cela allait être idyllique…
Soudain la lumière s’éteignit brusquement, l’homme et la femme furent plongés dans le noir complet. Florence poussa un grand cri d’épouvante.
- Ne t’inquiète pas Florence, ce n’est qu’une panne électrique ! Un groupe électrogène de secours va se mettre en marche. Les constructeurs ont tout prévu, la chaine du froid ne doit pas être interrompue sinon toute la viande serait foutue !
Effectivement une minute plus tard la lumière revint.
- Tu vois, il fallait ne pas s’affoler…
Didier appuya sur le bouton qui permettait d’ouvrir la porte de la chambre froide. Une fois, deux fois ! Sans résultat !
- Merde ! Qu’est-ce qui se passe ?
- Tu ne peux pas ouvrir ?
- Non ! tu vois bien – dit-il en colère — le bidule est cassé !
- Mais il y a bien un moyen de sortir ?
- Non ! Tout est automatique ! Autrefois dans la vieille chambre froide une poignée permettait d’ouvrir la porte. Avec ce nouveau modèle, ce n’est plus possible. C’est incroyable, cela fait un an que j’ai acquis cette chambre et ce n’était jamais arrivé !
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- La panne a sûrement grillé un circuit !
- Essaie encore !
Le boucher s’escrima sur le bouton. En vain. De colère il tapa violemment sur la porte avec le pied. Celle-ci ne bougea pas d’un millimètre.
Florence se mit à pleurer.
- Ne pleure pas, j’ai mon portable dans la poche. Je vais appeler et quelqu’un va venir nous sortir de là !
Il fouilla dans sa poche, ouvrit le portable et composa un numéro.
- Merde ! Merde !
- Qu’y a-t-il Didier ?
- Il n’y a pas de réseau !
- Ce n’est pas possible !
- Si c’est possible ! La chambre froide se comporte comme une cage métallique et les ondes ne peuvent pas y pénétrer…
Florence s’affala sur le sol. Elle commençait à avoir froid. 2 à 4 °C, ce n’est pas élevé, surtout qu’elle était entrée en corsage dans l’enceinte.
Didier ne savait plus quoi dire, il avait perdu son bagout habituel, cette situation était tellement inattendue. Il s’assit sur le sol à côté de sa femme.
Son mari collé contre elle, Florence retrouva du punch.
- C’est toi l’homme fort, que vas-tu faire ?
- Je ne sais pas !
- Il va bien avoir quelqu’un qui va venir au magasin ?
- Oui tous les soirs il y a un vigile de la société « Securtout » qui passe et jette un coup d’œil à l’intérieur.
- Alors il va nous délivrer !
- Cela m’étonnerait ! Il regarde si tout est normal dans le magasin et repart. Il n’a aucune raison de regarder dans la chambre froide…
- Et Richard ?
- Il est en vacances, il part voir sa famille en Normandie.
- Quelqu’un va bien téléphoner !
- Oui si on téléphone dans le magasin nous ne pourrons pas répondre et si on téléphone sur mon portable, il va tomber sur la boite vocale.
C’est à cet instant que l’affrontement avait commencé. Loin de les réunir, l’adversité les divisa.
- Tu es vraiment un minable ! Dès qu’il y a quelque chose de nouveau tu n’es même pas capable de réagir.
- Que proposes-tu toi qui es si intelligente ?
- C’est toi l’homme fort ! Oh ! c’est plus simple de parader devant la clientèle, de faire le beau devant toutes les grognasses du quartier.
- Faire le beau ! Heureusement que je suis aimable, car si on se contentait de ta face de lune pour retenir les clients, il y a longtemps qu’on aurait mis la clé sous la porte.
- Face de lune ! Tu as bien été content de la trouver ma face de lune pour l’acheter ta boucherie. Tu n’étais qu’un apprenti sans envergure quand je t’ai rencontré. Tu l’as trouvé très belle la face de lune à ce moment-là et surtout très belle la boutique du père de la face de lune !
- Parlons-en de la boutique de papa. Un véritable cloaque, j’avais honte d’exercer dans cette boucherie vieillotte. Le débit était si faible qu’on était obligé de « travailler » la viande pour pouvoir la vendre.
- Ne critique pas la boucherie de papa ! Sans elle tu serais toujours employé-boucher avec des fins de mois minables. La fille et la boutique cela a été une affaire !
- Une affaire ! Mais regarde-toi Florence, si je ne t’avais pas épousé tu serais encore vieille fille. Le papa de Florence a été bien content de refiler sa fifille à son employé. D’autant que sans moi la boutique aurait fait faillite. Je l’ai modernisé et j’ai su nous attacher une clientèle fidèle.
- Tu te crois vraiment irrésistible et génial, mon pauvre Didier. Tu penses que j’attendais ton arrivée pour me marier. Je n’avais que le choix. Robert le fils du boulanger était fou de moi, monsieur Dufour, le propriétaire des Galeries nouvelles était prêt à m’épouser et je ne parle pas des autres.
- C’est ça n’en parle pas ! Monsieur Dufour avait plus de soixante ans. T’épouser ! Tu rêves ma pauvre Florence. Il t’aurait mise dans son lit, comme toutes les autres et après basta… C’était un sacré cavaleur ce type !
- Et toi tu n’es pas un cavaleur ? Tu crois que je ne remarque pas tes simagrées avec madame de la Tour du Pin. Et bonjour madame de la Tour du Pin, qu’est-ce qui vous ferait plaisir aujourd’hui madame de la Tour du Pin… !
- Moi un cavaleur ! Tu crois que je n’ai pas remarqué comme tu te frottes sur Richard !
- Tu n‘es qu’un salaud !
En pleurs Florence s’écroula sur le sol glacé de la chambre froide. Didier s’affala à son tour, de l’autre côté.
La haine faisait place à une léthargie insidieuse.
Toute rancune a disparu du cerveau de Florence. Elle a cessé d’être la caissière hautaine de la boucherie Casse pour n’être plus qu’un animal qui essaie de lutter contre le froid qui l’envahit. Instinctivement elle se roule en boule pour tenter de garder ses dernières calories.
Didier de son côté réfléchit avec de plus en plus de difficultés, l’air glacé de la pièce paralyse son cerveau. Pourtant il ne peut se résoudre à crever là, comme une bête, au milieu de toutes ces carcasses qui ont été sa fierté. Il se lève avec difficulté, souffle dans ses mains glacées pour leur redonner un peu de vigueur. Il sort de sa poche un trousseau de clés. Avec l’une d’elle il s’arcboute sur le bouton de sortie pour tenter de l’extraire et d’atteindre le circuit électrique. La clé casse avec un bruit sec.
Il retombe doucement au sol, le désespoir le submerge, des larmes coulent sur ses joues.
L’attente glacée continue.
Fini les reproches, le froid de la chambre a tout anesthésié. Dans cet immense tombeau, l’air, le silence, les odeurs des carcasses, tout est glacé.
Brusquement le téléphone de Didier sonne, il appuie sur une touche, plein d’espoir.
- Qui c’est ?
Le boucher repose le portable sans un sourire.
- C’est une publicité pour la pose de fenêtres !
- Mais c’est que les ondes passent, téléphone aux pompiers, crétin !
Des couleurs sont revenues sur la face de Didier. Il tapote rapidement sur le clavier et place le téléphone à son oreille.
Désespéré ! Il rabaisse le bras, regarde le cadran.
- Alors ?
- Il n’y a plus de réseau, la jonction a été fugace…
Florence éclate en sanglots et se remet en boule.
Didier se glisse vers elle et lui prend la main. Il n’y a plus d’espoir…
Malgré la peur qui lui serre les tripes, il a encore un rictus à la pensée qui le traverse : être boucher et mourir comme cela, gelé comme toutes ses carcasses froides qu’il manipule depuis des années. Dix jours c’est long, il n’y a aucune raison que quelqu’un vienne les délivrer. Les beaux-parents inquiets de ne pas avoir de nouvelles téléphoneront et tomberont sur la boite vocale et pesteront sur les mauvaises communications. Au mieux ils téléphoneront à l’hôtel au bout de trois ou quatre jours, mais il sera trop tard…


Dans un journal du lendemain : deux personnes retrouvées inanimées dans la chambre froide d’une boucherie. La police alertée par le signal d’alarme de la boutique était intervenue et avait appréhendé une équipe de malfaiteurs au moment où ils s’apprêtaient à emporter le stock de viande de la boucherie. Cette bande connue des services de police avait déjà dévalisé plusieurs établissements dans le nord de la France. Le boucher et sa femme enfermés dans la chambre froide ne doivent la vie qu’à l’effraction de leur boutique.


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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Le piège
« Réponse #1 le: 11 nov. 2015, 17h50 »
Pas mal ! Cela me rappelle le début d'un roman de Carmen Posadas : "Petites infamies", qui a reçu le prix Planeta 98.
Quand même, le prix Planeta, c'est un grand prix littéraire espagnol et, dit-on, le deuxième le plus doté après le prix Nobel (650 000€) !

Alors, il y a de l'espoir et je crois que tu devrais poursuivre cette histoire !

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Hors ligne bleuterre

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Re : Le piège
« Réponse #2 le: 12 nov. 2015, 17h53 »
Bien vu ! Le piège se resserre... Il n'y a pas de temps mort, si l'on peut dire, dans cette nouvelle menée tambour battant.