Le ministère de la procrastination
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Le ministère de la procrastination
« le: 28 août 2018, 11h46 »
La demande déclencha un véritable cataclysme au sein de cet organisme public.
Comme le titre de cette nouvelle l’indique, ce ministère avait été créé pour institutionnaliser l’hésitation, l’indécision, les manœuvres dilatoires, la temporisation, la tergiversation, la valse-hésitation, l’irrésolution, le flottement, l’incertitude, l’indétermination autant d’attitudes sans lesquelles nos gouvernants ne pourraient pas demeurer au pouvoir sans subir la réprobation de leurs électeurs. Car quoi ? Comment pratiquer la politique si chacune des promesses d’un discours était suivie d’effets ?
C’est la raison pour laquelle un président eut l’idée d’assigner à ces manœuvres dilatoires un ministère, dont le ministre fut placé dans la hiérarchie comme ministre d’État pour souligner toute l’importance attribuée à ce ministère par l’exécutif.
Bien entendu le titre associé à ce ministère ne fut pas « ministère de la procrastination », car le libellé aurait pu attirer l’attention de quelques rares électeurs lettrés, sur les objectifs réels de ce ministère. Le cabinet du président élabora un libellé ronflant et prometteur : « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles ».
Le plus difficile fut de trouver un emplacement pour loger les locaux de ce ministère, car les Énarques chargés de son élaboration avaient tout de suite compris qu’il faudrait beaucoup de place pour stocker les dossiers, les rapports, les comptes rendus de commission amenés à dormir dans les services. Une solution aurait été de récupérer d’anciens locaux de l’armée en province pour entreposer la masse des documents qui ne cesserait de croître avec le temps. Le président averti de cette solution s’y était immédiatement opposé. Comment un « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » pourrait-il être crédible s’il était implanté au Touquet, à Mende, à Brive-la-Gaillarde ou à Beton-Bazoches ? Un de ses conseillers lui avait rappelé l’échec cuisant d’un ministre de l’éducation, Olivier Guichard, qui avait voulu transférer son ministère à La Baule, station balnéaire, pourtant prestigieuse. Il fallait absolument que ce nouveau ministère soit à Paris comme les autres. Un moment on avait envisagé de récupérer les anciens locaux du ministère de la Défense, disponibles depuis son départ en direction de Balard. Mais les Énarques avaient fait remarquer que la vente des bâtiments de la rue St Dominique pouvait apporter des sommes importantes capables d’éponger une partie de la dette de l’État. Un conseiller eut une idée géniale, il suffisait de récupérer les locaux de la Grande Bibliothèque en transférant ses ouvrages et documents à Bordeaux, Marseille, Lille ou Lyon autant de métropoles qui se feraient un plaisir d’accueillir ce trésor culturel français.
C’est ainsi que le « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » emménagea dans les tours qui dominent la Seine. La République s’enrichissait ainsi d’un nouvel organisme public et d’un nouveau trou noir, analogue au Conseil économique et social. La différence était structurelle, le Conseil économique et social avait permis pendant des décennies aux différents régimes qui s’étaient succédé de « caser » tous les petits copains qu’on voulait récompenser. Le « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » allait permettre lui comme on l’a déjà écrit de faire dormir les dossiers, les rapports, les comptes rendus de commission dont on ne souhaitait pas l’aboutissement. Cerise sur le gâteau, il pourrait accueillir aussi les propositions et rapports du Conseil économique et social. Habileté suprême du Président de la République, il nomma à la tête du ministère une personnalité importante, monsieur X de l’opposition réputée par son verbiage et son inertie…
À l’occasion d’un remaniement ministériel, ce nouveau ministre apparu dans l’équipe gouvernementale, salué par la majorité comme un signal important donné par le Président de la République dans sa marche vers la modernité et la politique de réformes dont il avait son credo lors de la campagne présidentielle. L’opposition n’osa pas critiquer d’emblée cette nouvelle administration en raison de la présence de monsieur X à sa tête. Il avait été pendant un certain temps président du Sénat…
Il faut reconnaître que ce trou noir fonctionna parfaitement. Il permit de multiplier les commissions. À chaque fois qu’un problème secouait le secteur économique, un scandale ébranlait le monde politique ou qu’une réforme était envisagée on créait une commission qui se réunissait en grande pompe et force médiatisation. Ensuite sa gestion était assurée par le « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » ce qui la menait discrètement et sûrement vers l’oubli. De la même façon, le président de la République put multiplier le nombre de personnalités capables d’enquêter sur les problèmes et les dysfonctionnements de la République. La remise des rapports fut comme toujours médiatisée, le prestataire félicité, et ils terminèrent dans les ex-locaux de la Grande Bibliothèque. Ils y furent rejoints par les textes de loi votés par les assemblées dont l’exécutif ne souhaitait pas la promulgation.
Toutes les demandes adressées au Président de la République, au Premier ministre, aux différents ministères qui posaient problème terminaient dans les services du « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles ». Cette mécanique bien huilée envoyait automatiquement aux expéditeurs un courrier indiquant tout l’intérêt du ministère pour leur problème. Il indiquait également que son importance nécessitait un examen approfondi donc un certain délai de traitement.
Le président de la République était ravi du fonctionnement de son invention, qui n’affectait que peu le budget. Stocker des données appelées à dormir dans les immenses tours était peu onéreux. Sûrement moins que le ministère de la Défense de plus en plus avide de matériel toujours plus dispendieux ou les hôpitaux grevant le budget de la nation.
En plus le chef de l’état pouvait mettre en exergue sa politique de réforme dans tous les domaines en s’appuyant sur l’important travail réalisé au sein du « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles ».
Comme on l’a écrit tel un trou noir, tout entrait dans ses locaux et rien n’en sortait.

C’est la raison pour laquelle cette demande incongrue déclencha un véritable cataclysme au sein de cet organisme public.
Il débuta quand le directeur de cabinet du ministre entra affolé dans le bureau de monsieur X.
- Que vous arrive-t-il mon petit Hubert, vous avez l’air bien perturbé ?
- Il y a de quoi, monsieur le ministre, j’ai entre les mains une demande de l’Élysée.
- Pas d’affolement, mon petit Hubert, ils veulent que nous assurions la promotion de la mise en place d’une nouvelle commission ?
- Non monsieur le ministre !
- La remise d’un rapport ?
- Non !
- Quoi alors ?
- Ils veulent que nous ressortions un dossier !
- Sortir un dossier ! Mais ils sont fous ! Ils savent pourtant que la finalité du « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » est que justement qu’aucun dossier ne ressorte ! Monsieur le Président de la République m’a confié cette délicate et importante mission et je ne trahirai pas sa confiance.
Le chef de cabinet posa son document sur le bureau du ministre.
Celui-ci enfila sa paire de lunettes et se plongea dans la lecture de la missive.
- Oui c’est bien une demande de sortie d’un dossier. C’est sûrement une erreur ! Le secrétariat de l’Élysée a déjà merdé plusieurs fois. À mon avis il récidive…Faites vérifier cette demande mon petit Hubert…
Monsieur X était contrarié par ce contretemps qui venait troubler son emploi du temps. C’était le jour où il devait aller jouer au golf et ce n’était pas un freluquet de l’Élysée qui allait troubler les activités d’un ministre d’État.
Hubert René Monbrieux de Saint André l’était tout autant. Il avait prévu d’aller voir Olga une péripatéticienne de haut vol qui officiait rue de la Bourdonnais. Il était habitué à des journées bien tranquilles. Sorti dernier de l’ENA il avait obtenu ce poste prestigieux, bien rémunéré grâce à son père, gros industriel dans les huiles, les yaourts, les spiritueux, les croisières maritimes et possesseurs de plusieurs quotidiens régionaux. Il faut dire que ce ministère lui allait à merveille, ayant toujours été un procrastinateur invétéré, ce qui l’avait fortement handicapé dans ses études. Le père avait permis son cheminement dans les écoles et universités par des enveloppes bien distribuées. Il avait compris, comme la famille Dassault, que tout s’achète. Monsieur Paul Étienne Monbrieux de Saint André était assez content d’avoir placé sa progéniture dans un ministère, ainsi il pourrait transmettre tranquillement son empire industriel à sa fille l’antithèse de son frère.

 Hubert René Monbrieux de Saint André contacta un ancien camarade de promotion qui travaillait à l’Élysée et eut la confirmation de ce que craignaient le ministre et lui : la demande émanait bien du Président de la République lui-même !
Quelle mouche avait piqué le chef de l’État ? Voilà qu’il voulait le dossier concernant la réduction des dépenses publiques. Il y a longtemps que le dossier de plus de mille pages dormait dans les tours auprès de la Seine. La demande descendit la voie hiérarchique. Le système du « ministère des prospectives et des décisions conjoncturelles » était parfaitement huilé, les documents passaient de bureau en bureau pour arriver enfin au bureau 24 chargé de la phase finale de la prospective et de l’ultime décision conjoncturelle. Le responsable du bureau 24 dans son jargon parlait de « mise au placard ». Comme la hiérarchie lui laissait carte blanche, il avait jugé inutile d’accumuler de la paperasse qui finirait par encombrer les locaux et après avoir été inventoriés les dossiers, les rapports, les comptes-rendus terminaient dans la broyeuse à papier. Avantage non négligeable pour ce petit fonctionnaire la vente du papier lui permettait d’arrondir ses fins de mois.
Comme la demande qui avait descendu la voie hiérarchique, la réponse remonta de bureau en bureau et atterrit sur le bureau d’Hubert René Monbrieux de Saint André. C’était une véritable catastrophe : le dossier concernant la réduction des dépenses publiques était passé dans une usine de recyclage et avait terminé sa vie « administrative » sous la forme de papier WC résistant et parfumé.
Le ministre averti entra dans une violente colère, injustifiée sans doute, mais il pensait à sa carrière, on ne contrarie impunément un président de la République. Comme la demande, sa colère descendit la voie hiérarchique pour aboutir au bureau 24.
Monsieur le ministre d’État ne laissait aucune alternative, il fallait que le dossier demandé remonte au plus vite sur son bureau.
Le responsable du bureau 24 était atterré. Comment recréer un document de plus de mille pages dont il ne restait aucune trace sinon une ligne sur un fichier informatique indiquant son arrivée au bureau 24??
Hubert René Monbrieux de Saint André avait vite compris qu’il ne servirait à rien de sanctionner le responsable du bureau 24, cela ne ferait pas réapparaître le dossier. Quelle lubie s’était emparée du président de la République?! Cela faisait de nombreuses décennies que la France vivait au-dessus de ses moyens. Pourquoi ne pas continuer ? Le pays empruntait encore avec des taux d’intérêt négatifs. C’était sûrement un pays européen qui avait exigé un politique plus drastique de la France et le chef de l’état s’était vu obligé de sortir de dessous le tapis la synthèse du travail des diverses commissions qui avaient travaillé sur ce sujet. Le drame c’est qu’il n’y avait plus rien sous le tapis !
C’était un véritable cataclysme qui s’abattait dans la vie pourtant si calme du chef de cabinet.
Quand il arrive une telle chose à un procrastinateur, c’est une catastrophe. Plus question de remettre au lendemain une décision. La situation exigeait une réponse rapide et Hubert René en était incapable. Une fièvre s’empara de son corps et surtout son esprit.
Il ne vit qu’une solution : se faire consoler par Olga.
La demoiselle, outre ses charmes de première classe et ses talents particuliers, avait un grand cœur et les larmes du chef de cabinet de monsieur X l’émurent profondément. Elle écouta avec attention les soucis de son amant.
Elle le consola et le poussa dehors en lui expliquant que les choses allaient s’arranger. Surpris, Hubert René n’osa pas l’interroger.
C’est à ce moment du récit qu’il faut révéler une chose extraordinaire. Olga était certes une péripatéticienne experte et de haut standing, mais c’était aussi une fée. Cela va décevoir les enfants que nous sommes restés, mais les fées au vingt et un unième siècle sont sorties des contes et doivent pour subvenir à leurs besoins exercer un deuxième métier. Vous êtes prévenus : la caissière de votre supermarché ou votre concierge sont peut-être des fées !
La « fée » Olga avait gardé ses pouvoirs et Hubert René en se réveillant le lendemain matin trouva sur la table de sa cuisine un épais dossier de mille pages.
Il était sauvé ! Il se précipita au ministère et déposa sur le bureau du ministre le précieux document.
- Mission accomplie, monsieur le ministre !
Celui-ci feuilleta l’épais dossier et leva la tête.
- Vous vous foutez de moi, monsieur le chef de cabinet, qu’ai-je à faire de l’œuvre complète de Ponson du Terrail ?
Les contes de fées n’existent plus. Hubert René Monbrieux de Saint André avait été la victime d’une encéphalite foudroyante qui lui avait fait perdre la raison.
Aux dernières nouvelles il terminera la fin de sa vie dans une maison de repos à Berck plage et monsieur X a été remplacé par monsieur Y lui aussi ancien président du Sénat.
Bien entendu le dossier n’a jamais été transmis au président de la République. À une semaine près monsieur X et Hubert René Monbrieux de Saint André auraient été tranquille, la faillite de l’Italie ayant occulté opportunément le déficit français…

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Re : Le ministère de la procrastination
« Réponse #1 le: 14 sept. 2018, 12h34 »
Je n'ose penser que le site soit devenu le repère de la procrastination..
Je sens surtout un grand vide de mots et surtout de commentaires ! C'est dommage.