Le cochon
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Le cochon
« le: 28 oct. 2017, 10h36 »
Le jour est à peine levé qu’André comme tous les matins arrive à l’Institut Jean Rostang.
André s’occupe d’un élevage de porcs dans un centre médical spécialisé dans les xénogreffes.
Il n’est pas médecin, son travail consiste uniquement à élever des porcelets pour les amener à l’âge adulte.
Ayant déjà travaillé dans une porcherie, il est content de continuer son métier dans des conditions plus humaines. Chaque porcelet est nourri et soigné avec une attention maximale, car la valeur d’un des organes qu’il porte est inestimable. Bien sûr chaque bête va être euthanasiée pour qu’un chirurgien puisse lui prélever l’organe humain que l’animal a porté à maturité. Cette fin est identique à celle qu’il aurait eue dans un élevage traditionnel, mais la vie du cochon aura été plus douce et surtout sa fin moins cruelle.
André donne un prénom à chaque porc, qui devient ainsi un animal familier. Aussi est-il triste quand l’un d’eux est sacrifié.
André n’a qu’une vague idée de ce qu’est une xénogreffe. Tout ce qu’il a compris c’est que les porcs qu’ils élèvent sont porteurs d’organes humains et à ce titre ils méritent une attention extrême.
Pour avoir une connaissance exacte des expériences qui se passent à l’institut Jean Rostang, il faudrait interroger son directeur, le professeur Robert Dufournier, un éminent biologiste. Il vous expliquerait que les cellules souches sont la base des xénogreffes pratiquées à l’institut.
Une cellule souche est une cellule indifférenciée, capable de se particulariser en d'autres types cellulaires et ensuite de proliférer en culture. Les cellules souches sont issues soit d’un embryon, soit d’un fœtus, soit de tissus adultes modifiés pour en faire des cellules souches. Grâce à ces propriétés, elles peuvent servir à régénérer ou recréer des tissus détruits. Toutes les cellules souches ne disposent pas du même potentiel de différenciation. Celles retenues dans les expérimentations à l’institut sont des cellules souches « pluripotentes » ou « totipotentes », capables de donner naissance à tous les types de cellules de l'organisme et les seules à permettre le développement complet d'un individu.
Le professeur Robert Dufournier a repris les résultats des travaux de chercheurs ayant réussi à implanter des cellules souches humaines dans des embryons de porcs et à faire développer par ces animaux des organes humains. L'expérience a été menée pendant quatre ans avec quelque 1500 embryons de porc. Les scientifiques y ont implanté une très faible proportion de cellules souches humaines (capables de devenir n'importe quel tissu) à un stade très précoce - au cinquième ou sixième jour de conception - pour éviter tout rejet. Ces embryons « mixtes » ont ensuite été transférés dans l'utérus de truies porteuses.
Le succès des expérimentateurs de l’institut Jean Rostang est d’avoir, contrairement, à leurs prédécesseurs, réussi à mener les gestations à terme. De telle sorte que sont nés des porcelets portant des organes humains : un cœur, un foie, un pancréas, etc.
Le porc est l’animal dont les tissus et la dimension des organes sont le plus près de l’homme. Le problème le plus important dans les greffes est celui du rejet : avec des cellules souches provenant du receveur, les effets de rejet disparaissent.
André ouvre la salle contenant les boxes des porcs. Des grognements joyeux accueillent son arrivée. Les bêtes se dressent contre les barrières. Elles savent que le soigneur va leur donner leur repas. Rien à voir, avec les élevages traditionnels, tout ici est d’une parfaite propreté. Contrairement à la croyance populaire, le cochon est un animal très propre quand ses conditions de vie ne l’obligent pas à se vautrer dans ses excréments. À l’institut chaque animal dispose d’un box d’une grande dimension aéré et éclairé par la lumière du jour. La maladie est la hantise des responsables de l’élevage. Le prix de chaque bête est inestimable, ce qui implique une asepsie parfaite des locaux et de la nourriture. André a demandé au professeur Robert Dufournier pourquoi ses pensionnaires ne pouvaient pas être élevés en plein air ce qui les rendrait plus heureux. Le médecin lui a expliqué qu’à l’extérieur les conditions d’asepsie ne pourraient pas être remplies.
André parcourt la salle et caresse chacun des museaux de ses amis. Avant de pénétrer dans l’enceinte, il a revêtu une combinaison spéciale, un bonnet et des gants non réutilisables, car l’hygiène doit être parfaite. Les animaux sont propres, sveltes et en bonne santé. Celle-ci est l’objectif premier de l’élevage alors que dans les élevages traditionnels le « poids » est la préoccupation principale. À l’institut, il n’y a pas besoin d’antibiotiques.

Comme d’habitude un certain nombre d’associations, pour le bien-être des animaux, se sont élevées contre l’élevage des porcs à l’institut Jean Rostang. Le professeur Robert Dufournier recevant une des présidentes, lui a expliqué les différences de conditions des animaux de l’institut avec ceux des élevages industriels. Comme elle continuait à protester, il lui a expliqué que ces bêtes permettaient de sauver de nombreuses vies humaines et que bien des habitants d’Afrique ou d’Asie souhaiteraient vivre la vie des porcs de l’institut. Ceux-ci arrivent à maturité dans de bonnes conditions sans aucune souffrance alors que dans le tiers monde de nombreux enfants meurent avant même d’avoir atteint l’adolescence dans l’indifférence des défenseurs des animaux. La dame avait piqué son fard et était repartie la tête basse.
André connaît tous ses pensionnaires. Il leur donne un prénom. Il aime associer le prénom avec la première lettre de l’organe qu’ils portent. En ce moment il y a un Paulo titulaire d’un pancréas, Carlos d’un cœur, Firmin d’un foie, etc. Ils sont actuellement vingt-sept de différents âges. Il pense encore avec tristesse à Rémi opéré avant-hier pour qu’un chirurgien lui prélève les reins. Ce sont en quelque sorte les enfants qu’il n’a pas eus avec sa femme. Non seulement il les caresse, mais il leur parle. Il a la sensation qu’ils le comprennent. Mais son préféré c’est Ronaldo, il est dans l’élevage depuis huit ans. Quand il lui parle son regard à quelque chose qu’il ne retrouve pas chez les autres porcs. Il n’ose pas le formuler, mais ce regard est analogue à celui d’un humain. Alors que les autres cochons trépignent quand il s’adresse à eux, Ronaldo écoute calmement. Le vétérinaire lui a expliqué que l’intelligence d’un porc était similaire à celle d’un chien et même supérieure, d’après certaines études. La fin de Ronaldo approche, elle est prévue à la fin de la semaine et le cœur de l’éleveur se serre à cette pensée. Le receveur est déjà hospitalisé. C’est un homme de quarante-cinq ans né avec un seul rein. Depuis dix ans ce rein a été atteint par un cancer. De nombreuses séances de radiothérapie et de chimiothérapie ne sont pas parvenues à juguler le mal. Il a fallu exciser l’organe avant que les cellules cancéreuses ne contaminent le restant de l’organisme. L’homme ne survit qu’avec des séances de dialyse. Mais il les supporte de moins en moins : seule une greffe pourrait le sauver. Les caractéristiques des cellules de son rein font partie d’un groupe extrêmement rare. Il y a peu de chance de trouver un donneur compatible. Aussi le professeur Robert Dufournier a décidé de prélever il y a huit ans des cellules du malade et d’en faire des cellules souches, ce qui fait qu’aujourd’hui Ronaldo porte deux reins humains compatibles avec le dialysé.
André a terminé de nourrir tous ses pensionnaires. Comme tous les jours il leur dit au revoir comme s’ils pouvaient le comprendre. Et tandis qu’il s’approche de la porte, il entend un grognement inhabituel. Il s’arrête, la main est sur la poignée, c’est alors que son cerveau réagit à ce bruit porcin. Il lui a semblé entendre au milieu du grouinement : « Revient André ». Il se retourne brusquement. Ronaldo est dressé dans son box et le regarde fixement. Il a sûrement rêvé, un porc ne peut parler. Il s’approche de lui et sans conviction il lui dit :
- Ronaldo est-ce toi qui as parlé ?
L’animal se remet à grogner, c’est assez indistinct, mais il comprend :
- Oui c’est moi André !
**********
Dans un premier temps le professeur Robert Dufournier, informé, a écouté, incrédule, son soigneur en chef. Il connaît André depuis de nombreuses années. Il sait que c’est un employé compétent, sobre et pourtant ce qu’il lui rapporte est tellement invraisemblable qu’il ne le croit pas vraiment. Sans doute est-ce une hallucination due à l’âge. Mais André n’en démord pas.
Pour lui faire plaisir et lui prouver son erreur, il accepte d’aller dans la salle des boxes. Les deux hommes revêtent les tenues stériles et pénètrent dans l’enceinte.
Ronaldo s’est dressé dans son box et regarde les deux visiteurs. Le professeur en riant s’approche de lui et l’apostrophe.
- Alors, Ronaldo, il paraît que tu parles ?
Ce qu’il entend le glace…
***********
Le corps de Ronaldo anesthésié circule doucement dans l’intérieur du cylindre de l’IRM. À côté de l’équipe de radiologues, le professeur Robert Dufournier attend que l’ordinateur ait traité l’ensemble des images recueillies.
Au bout d’une vingtaine de minutes, le médecin responsable de l’IRM analyse les images obtenues.
- Cet animal est parfaitement conformé, la taille de ses organes est compatible avec une greffe sur l’homme. Les deux reins sont sains ! Je donne mon feu vert pour une transplantation. Mais…
- Mais quoi??
- Il y a quelque chose de bizarre !
-  De bizarre ?
- Oui… ! Ce porc a un cerveau d’homme…
**********
Le directeur de l’Institut Jean Rostang est atterré. Comment est-ce possible ? Il y a eu certainement une erreur lors de l’élaboration et la transplantation des cellules souches.
Il n’aurait jamais pensé être confronté à un tel dilemme : un malade, en phase terminale, attend la greffe qui doit le sauver et d’un autre côté, peut-il sacrifier un animal, presque humain ? La situation est d’autant plus angoissante que le cerveau de Ronaldo est le clone du receveur… Jamais dans l’histoire de l’humanité les hommes n’ont été confrontés à un tel phénomène : un animal porteur d’un cerveau humain. Le biologiste qu’il est aimerait poursuivre l’étude de cette chimère. En d’autres temps, le receveur serait déjà mort… Confus, il chasse immédiatement cette idée de son esprit.
Il a peu de temps pour se décider.
Après une longue réflexion, il active son téléphone…

Re : Le cochon
« Réponse #1 le: 28 oct. 2017, 14h30 »
Cette histoire me tire une larme du fait que je fus autrefois éleveur de cochons, dont un Paulo, un grand verrat "large-white", et une Georgette qui avait les yeux pervenche. Je dois déclarer immédiatement que j'ai abandonné ce métier après quelques temps quand il me fut désormais clair qu'aucune amitié terrestre ne rivaliserait jamais de près ni de loin avec celle d'un cochon, hélas. Merci Loki !

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Le cochon
« Réponse #2 le: 01 nov. 2017, 18h39 »
On le sait, c'est la semaine du porc qu'on balance... et pourtant, quel charmant animal !

Une histoire vraiment extraordinaire et bien menée pour moi. C'est palpitant du début à la fin.
Je me dis toutefois qu'on aurait pu ne prélever qu'un seul rein sur Ronaldo... pour la bonne cause, et aussi l'appeler Conaldo, à cause du cerveau, mais cela eut été peu flatteur et vraiment ingrat (double).

Trève de plaisanteries, c'est vraiment bien écrit et bien dosé pour moi, crédible, bien documenté. La conclusion... peut-être un peu faible.
Pfff ! Tiens, je viens d'apprendre qu'un Canadien nous avait bricolé un virus synthétique de la variole de cheval ! 
Alors, à ton histoire, j'y crois complètement.

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Hors ligne Loki

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Re : Le cochon
« Réponse #3 le: 03 nov. 2017, 19h18 »
C'est vrai que la fin est un peu frustrante, mais dans une nouvelle c'est la fin qui la plus difficile à écrire.
Je propose que Ronaldo soit épargné, qu'un seul rein lui soit prélevé, le receveur est ainsi sauvé et que Ronaldo reçoive un prix Nobel, mettant à l'honneur tous ses frères morts depuis tant de siècle afin de nous régaler, nous chausser, nous fournir de si jolis sacs et même un moment des brosses à dents. Elle est pas belle la vie ?

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Le cochon
« Réponse #4 le: 03 nov. 2017, 21h21 »
Oui, c'est vrai, tout est bon dans le cochon, comme en moi-même !
Il ne lui manque que de donner de la laine et de pondre des oeufs.

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Hors ligne Mayavril

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Re : Le cochon
« Réponse #5 le: 04 nov. 2017, 23h07 »
Merci pour cette histoire qui me touche infiniment pour la bonne raison que quand j'étais petite fille à la campagne j'avais un ami qui s’appelait Piou Piou et qui jouait avec moi à tel point que mon père ne voulait plus le mener à l’abattoir !
Infini respect .

Re : Le cochon
« Réponse #6 le: 05 nov. 2017, 00h04 »
Oui, c'est ça je ne pouvais plus tuer tous ces cochons moi non plus.