Atonal
Bonjour Invité

Atonal

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Hors ligne Donaldo75

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Atonal
« le: 07 nov. 2015, 15h51 »
Cette histoire est inspirée par l'œuvre d'Arnold Schoenberg.


Atonal


Sol descendit de son piédestal, bientôt rejoint par ses sœurs Ut et Fa. Le monde ne serait plus jamais celui qu’elle avait connu, avec son ordre presque mathématique, sa logique quasi parfaite et ses vieilles règles, inscrites dans le marbre depuis trop longtemps.

« Peut-être était-il temps de changer de dimension » pensa Sol, entre deux croches et un silence. La portée devenait surchargée, les cordes se disputaient avec les vents, les voix avec les percussions. Ut elle-même n’assumait plus sa double identité, se battait avec La pour conserver le titre de première de la classe, de référence absolue. Les gardiens du temple classique posaient des bémols et des dièses, les doublaient quelques fois, mais jamais ne tentaient d’imaginer un autre univers que leur sacro-saint carré aux angles castrateurs. En arrondir les contours n’apportait rien de nouveau à leur conception rétrécie, toujours conservatrice, sans risque et sans folie, comme si tenter une autre perception apporterait le chaos et la désolation, même si c’était pour inventer des ronds, une autre figure géométrique et encore limitée.

Et puis Arnold était arrivé, bientôt suivi de sa cohorte de fidèles, de jeunes inconscients venus de la mythique Vienne, de l’Est de l’Europe et même de la Russie soviétique. Il avait imposé son Pierrot descendu de la Lune, un scandale à l’époque, contre vents et marées, une pure agression pour des oreilles façonnées par des années d’harmoniques propres sur elles.

Sol avait adoré. Ut et Fa s’étaient laissé charmer par cette poésie sans pareille, un pur cri dans la nuit. Les bourgeois avaient hurlé au scandale, invoquant des siècles de pieux conformisme, de principes confortables et d’orthodoxie musicale. Le ver s’était planté dans le fruit, d’abord avec les bois, si longtemps oubliés, puis par les cordes, lassées de tourner en boucle la même mécanique stérile. Ce ver s’était mué en magnifique papillon aux mille couleurs, un sacre du printemps. Le chant des oiseaux était devenu à son tour musical, des forêts brésiliennes aux sources du fleuve Amazone. La nature avait repris ses droits, réinventé le son, brisé les codes artificiels et rendu aux tympans ce qui leur revenait de droit, un goût d’authenticité.

Pour cette raison et des milliers d’autres, Sol se sentait désormais libre. Elle ne luttait plus avec Ut ou Fa, dans un concours de clés conçues pour d’illusoires portes. Avec ses sept sœurs, et même ses cousines éloignées, celles des contrées orientales, Sol retrouvait le plaisir de chanter l’Amour ou la Mort, dans une nuit éclairée par d’innombrables lucioles. Sol s’affichait japonaise, indienne ou africaine, par delà les montagnes de l’Oural ou l’Océan Pacifique.

« Et si nous oublions les carrés et les ronds, que deviendra le monde ? » se demanda soudain Sol, enivrée par un délire esthétique, saoule de sa nouvelle liberté. Les oiseaux répondirent, dans leur infinie sagesse héritée du temps où la Terre crachait ses premières larmes de feu, que voler dans les cieux leur avait apporté la fin de l’univers plat, de l’horizon limité aux collines environnantes. Sol les écouta célébrer les quatre saisons, le vol du bourdon et la mer, de mille et une façons. Sol regarda la portée, une dernière fois, puis partit à l’aventure, dans des contrées inconnues, comme Arnold autrefois, loin des oreilles carrées où jamais ne rentraient de mélodies rondes.

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Gatsby

Re : Atonal
« Réponse #1 le: 07 nov. 2015, 23h35 »
Ton hommage comporte une vraie musicalité et de très belles  évocations poétiques; Au delà des musicologues avertis qui goûteront encore davantage ton chant d'amour pour ce créateur, je reçois ton texte comme une ode à la joie La joie d'explorer et de créer en toute liberté ("« Et si nous oublions les carrés et les ronds, que deviendra le monde ? » se demanda soudain Sol, enivrée par un délire esthétique, saoule de sa nouvelle liberté"...)  On pardonnera alors  le côté  réquisitoire un peu appuyé contre l'ancien monde:" réinventé le son, brisé les codes artificiels et rendu aux tympans ce qui leur revenait de droit"..."siècles de pieux conformisme, de principes confortables et d’orthodoxie musicale" Convenons ensemble que nul ne peut se prévaloir d'absolu en matière de création mais plutôt d'innovation  @mitiés

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Hors ligne pierre de silence

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Re : Atonal
« Réponse #2 le: 09 nov. 2015, 13h46 »
Merci pour cette belle histoire de la musique, vue de  l' "intérieure". J'ai autant été sensible à l'aventure qu'à la beauté de l'écriture qui m'a "bercée".
Redécouvrir Schoenberg a été un régal.

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Hors ligne Loki

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Re : Atonal
« Réponse #3 le: 10 nov. 2015, 14h43 »
C'est là que je vois l'étendue de mon ignorance...
Je ne connais rien en musique et donc je ne peux apprécier ton texte, mais c'est de ma faute.
Je ne connaissais pas non plus Arnold Schönberg et le terme atonal. Je me suis documenté... J'aurais appris quelque chose. Je m'endormirai ce soir un peu moins bête. Merci.

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Hors ligne Donaldo75

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Re : Atonal
« Réponse #4 le: 10 nov. 2015, 21h29 »
Merci pour ces commentaires.


@Loki: j'avoue que ce texte est plus facile à appréhender pour les mélomanes avertis même s'il ne se veut pas élitiste. Le prochain sera moins un hommage.
@pierre de silence: ce texte a été écrit en écoutant "la nuit transfigurée" et surtout "le pierrot lunaire".
@henora: John Keats avait vraiment raison.
@gatsby: en fait, l'ancien monde à l'époque est devenu archéologique car depuis Schöenberg de l'eau a coulé sous les ponts. Pour moi, la musique commence avec le chant des oiseaux, les seuls à ne jamais passer de mode.


Merci encore,


Donald

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Atonal
« Réponse #5 le: 11 nov. 2015, 09h40 »
Je ne suis malheureusement pas suffisamment mélomane moi non plus, pour tout comprendre, mais j'apprécie ce texte tiré au cordeau bien qu'écrit dans une langue pleine de souplesse, vraiment agréable.
Je comprends juste que c'est un truc important, comme l'invention de la perspective en peinture.

J'ajoute une mention spéciale pour l'orthographe et la ponctuation. Un soulagement par les temps qui courent.

J'oserai pourtant une question d'inculte musical : je ne comprends pas qui sont les "sept sœurs" de Sol ?
Je me demande si j'ai raté les derniers cours d'éducation musicale ou (puisque tu évoques les figures géométriques) s'il s'agit d'un truc comme les douze côtés d'un quadrilatère !?

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Hors ligne Donaldo75

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Re : Atonal
« Réponse #6 le: 11 nov. 2015, 13h09 »
Merci Hermanoïde,
Tu as raison, il y a une erreur, Sol n'a que six soeurs (puisque Ut a une double identité, Do pour ne pas la nommer).
Je vais corriger cette bévue, si c'est possible.
Donald