La course des hypatuces
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La course des hypatuces

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La course des hypatuces
« le: 29 juil. 2019, 16h03 »
1.

La cage 


 

De temps à autre, les chamans nous parlent de leurs ancêtres, les habitants de la planète terre. Ils évoquent leurs villages bizarres, s’étendant sur des kilomètres, et dont les maisons de fer touchaient les nuages. Ils nous parlent de leurs véhicules, rejetant du dioxyde de carbone, polluant l'atmosphère ; et enfin, ils nous parlent de l'extinction de la quasi-totalité de leurs espèces animales. Ils racontent aussi comment les hommes avaient dû imaginer une nouvelle façon de vivre et s’adapter à un environnement hostile de leur nouvelle planète: Isgarte.

Par leur choix de vivre en équilibre avec leur nouveau monde, les hommes virent, avec un étonnement sans fin, de nouvelles espèces apparaître.

Nous étions en l’an 322 ou 3041 selon l'ancien calendrier.

 

 Je m’appelle Samantha Smith et j’ai vingt-cinq ans. Les gens m'appellent Sam. Je vis à Blécisco. C’est un tout petit village vallonné aux maisons de pierres et de roseaux. Dès leur plus jeune âge, hommes ou femmes doivent obligatoirement apprendre à entretenir le village et à chasser en harmonie avec la nature. Ils doivent aussi se montrer capables de travailler et de colorer les tissus en utilisant des produits naturels, à découvrir et aimer les animaux sauvages. Et, en priorité les hypatuces ! Ce sont des oiseaux géants, mais avec quatre pattes, comme un éléphant, plaisantent les anciens.  Il y a beaucoup d'espèces et chaque espèce a son plumage, avec des couleurs différentes. Ils sont dotés d'une puissance extraordinaire. Mais cet animal reste très rare, seuls les plus chanceux et les plus braves peuvent en apprivoiser un. C'est un oiseau qui aime voler le jour et dormir la nuit. Mais il n'a besoin que de quatre à cinq heures de sommeil.

Tout ça, je l'ai appris de mon père. Celui-ci, bien qu'il soit chasseur, se passionnait pour cette espèce. Il adorait les monter, m’avait-il dit un jour. J'avais le même rêve : chevaucher l'un de ces magnifiques animaux pour qu’il puisse me faire voler au-delà des nuages et parcourir des endroits de rêve.

Chaque année, de grandes courses étaient organisées dans des villes ou villages sélectionnés par tirage au sort.

J’avais vaguement entendu qu’il était question qu’une course aurait lieu dans notre région cette année. Si tel était réellement le cas, j’en apprendrais plus au festival des commerçants qui devait avoir lieu bientôt.

 Nous sommes en décembre ; la neige tombe depuis deux jours , conférant au village une allure spectrale ; d'autant plus que ses habitants, préfèrent rester chez eux.

J’ajoute les dernières bûches dans les flammes quand j’entends tambouriner à la porte avec insistance :

  • Ça va, ça va il n'y a pas le feu ! m'écrié-je, en me précipitant pour aller ouvrir.

Mon ami d'enfance halète sur le seuil; il a manifestement couru jusqu'ici.  

  • Daniel, qu'est-ce qui t’arrive ?
     
  • Hhh...(il respire péniblement) Excuse-moi Sam de te déranger, mais les élans bleuâtres se sont encore échappés de l’enclos. Il faut vite aller les chercher avant qu’ils ne s'éloignent trop loin dans la forêt.
     
  • D’accord, j’enfile une veste et j’arrive !

Je prends ma veste sur le porte-manteau en bois et je sors en courant. Daniel se retourne vers moi en me disant :

  • Nous allons prendre les chevaux !

Je saute sur mon cheval et me mets à galoper vers la forêt. Daniel me suit.

  • Là-bas, ils sont là-bas ! crie Daniel pendant que nous galopons sur la pente enneigée.

Effectivement, on les voit bien, ils marchent tranquillement vers la forêt. Nous galopons en essayant de les encercler.Les élans poussent des cris en nous voyant nous approcher d’eux.

  • Treize, quatorze, quinze...C’est bon ils sont tous là. On peut les ramener dans leur enclos.

Les élans bleuâtres galopent maintenant à toute vitesse devant nous, craignant nos bâtons. Nous les suivons, faisant quelques gestes pour les forcer à avancer tout en essayant de maintenir nos chevaux. Comme ils connaissent bien l’endroit, nous n'avons pas trop de difficulté à tous les ramener sains et saufs.

Une fois arrivés dans le village, j’ouvre l’enclos aux élans pour qu’ils puissent entrer. Daniel referme la porte en la poussant.

  • Et bien, je ne pensais pas qu’on les trouverait aussi facilement ; heureusement que tu étais là Sam.
     
  • Heureusement surtout que tu m’as prévenue à temps !

Silence.

  • Autre chose, Sam, le  festival a commencé et à cette occasion des commerçants arrivent aujourd’hui  pour vendre leurs produits. Tu viendras voir ?
     
  • Ah, oui, j’avais complètement perdu ça de vue,  ils arriveront dans combien de temps environ ?

Daniel s’approche du cadran solaire positionné sur un piédestal à quelques mètres de lui :

  • Dans une heure environ. Partante ?
     
  • Dac, à toute ...

Plus tard, je descends avec Daniel vers la mer.

Nous nous asseyons sur une dune de sable en regardant les vagues clapoter, un immense bateau s’approche du port.

Dès que le bateau touche la terre ferme, des gens en descendent, beaucoup parmi eux portent de gros cartons.

Un énorme colis, recouvert d’un drap rouge, arrive en dernier lieu. Il est posé sur une planche à roulettes. Nous nous approchons et pendant que Daniel parle aux visiteurs,  je regarde cette immense chose , curieuse de savoir ce qu’elle renferme, mais des personnes m’empêchent d’approcher.

***

Une heure plus tard, nous traversons le village en pleine animation. Le festival bat son plein. Je vois beaucoup d’enfants déguisés en monteurs d’hypatuce. Certains d’entre eux possèdent même un fouet. Personnellement ; je ne vois pas l’utilité d’en avoir un, même pour jouer. Car dans la vraie vie, l’utilisation du fouet est interdite par la loi. Il y a beaucoup de monde devant les cracheurs de feu et les jongleurs, qui usent de leur talent pour impressionner des jeunes demoiselles.

Il y a aussi des vendeurs de billets pour la grande course des hypatuces ! Certains billets coûtent plus cher que d’autres car ils permettent d’accéder aux meilleures places dans les tribunes. Les cavaliers, quels que soient leur origine ou leur niveau peuvent participer, à condition de posséder un hypatuce. Surtout, ici, dans les terres du Nord, un hypatuce est rare et cher mais il arrive qu’on puisse en acheter un à l’occasion d'un festival.

Je n’ai jamais vu autant de monde dans mon village. C'est dingue ! Soudain une voix plus forte que les autres nous propose de nous approcher..

Un homme qui organise l'événement, se tient sur une scène devant nous ; il appelle son public avec un mégaphone. Un rideau rouge se trouve derrière lui, j’entends alors un bruit strident.

  • Mesdames, messieurs, si vous voulez voir du spectaculaire, vous ne vous êtes pas trompés d’adresse. Car nous fêtons aujourd’hui la vingt-cinquième course annuelle d’ hypatuces, qui aura lieu dans cette belle ville de Libayi.

J’entends des cris de joie retentir autour de moi.

  • Hé oui, aujourd’hui est un grand jour, car pour la première fois un hypatuce est à vendre dans votre pays de Minteran !

Il nous pointe du doigt.

  • Et parmi vous, je me demande ; QUI sera prêt à l’acheter pour tenter la victoire et ainsi gagner une somme faramineuse, qui vous permettra de ne plus travailler jusqu’à la fin de vos jours ! L’offre est valable pour tout le monde, que vous soyez d’ici ou non. Il y a chaque année, treize cavaliers qui se battent pour gagner la course. Et chaque fois un héros parmi eux remporte le prix du meilleur cavalier de l’année. Maintenant laissez-moi vous  présenter cet animal merveilleux, et ceux qui souhaiteront faire la course pourront tenter de l’acheter ! Que les enchères commencent ! Voici à présent l’incroyable…

Un enfant tire alors sur une ficelle et le rideau tombe.

  • Hypaaatuce !

J’entends un bruit strident retentir. Un oiseau gigantesque, se débat dans son immense cage pour tenter d’en sortir.

Des exclamations et des applaudissements retentissent tout autour de moi.

  • Contemplez, mesdames et messieurs, cet animal si impressionnant, si majestueux.

Les ailes de l'animal sont si grandes, qu’il lui est impossible de les déployer dans cette cage. Je regarde l’oiseau dans toute sa splendeur. Ses impressionnantes serres pointues, mais aussi sa longue queue grisâtre qui remue fortement. Ainsi que ses cornes blanches. Son torse est d’une couleur bleu marine et des lignes courbées - de la même couleur que le torse -colorent le plumage dorsal. L'animal semble apeuré par la foule qui s'agglutine face à lui. Il est magnifique.

  • Je vous invite dès à présent à acheter cette bête en commençant par le prix de cinq cents dyens. J'écoute vos enchères, aussi hautes qu’il vous sera possible de le faire.

J’aperçois un hypatuce de cette couleur argentée pour la première fois. Il est d’une grande beauté, quel splendide animal ! Sa beauté me trouble.

 Je chuchote à Daniel :

  • Tu as vu, il est magnifique !

Daniel regarde l’animal avec un peu de tristesse.

  • Houai, mais j’aurais souhaité qu’on nous le montre d’une autre manière que dans une cage.
     
  • Voilà ! , continue l’homme. A vous de lancer vos prix.

Des exclamations et des chuchotements se répandent aussitôt. Le brouhaha de la foule semble agiter l’hypatuce, qui  pousse un cri de colère.

Le vendeur intervient :

  • Heu s'il-vous-plaît, , l’animal est nerveux. Il vient de passer des heures enfermé dans une cale, ce cri en témoigne. Mais c’est un animal docile et affectueux. Bientôt grâce à l’un ou l’une d’entre vous, il trouvera un maître et la liberté de mouvement qui l’apaisera. Alors qui veut acheter ce magnifique hypatuce ? Soyez en sûr, si vous l’achetez, vous ne le regretterez pas, mais il ne sera plus possible de me le ramener. Alors décidez-vous bien avant.  Alors qui le veut ?
     
  • Moi, Moi, Moi… !

Une dizaine de bras se sont levés. L’apparence de ces personnes se distingue de la majorité de la foule. Ils portent des vêtements chics et recherchés.

  • Du calme, dites- moi à combien vous êtes prêts à l’acheter ?
     
  • Je monte l’offre à quinze mille !

Un autre crie quinze mille cinq cents !

  • Moi à seize mille huit cents !
     
  • Dix-huit mille !

Le vendeur écoute les voix avec attention.

  • Alors dix-huit mille, qui serait prêt à monter plus haut pour cet animal, quoi, personne ?

Daniel se retourne vers moi :

  • C'est ta chance, saisis là, toi qui as toujours rêvé d’avoir un hypatuce, tu pourras enfin réaliser ton rêve.
     
  • Tu es fou ou quoi ? Je n’ai jamais dit que j’en voulais à la seconde, je ne suis pas prête à faire des courses, je n’ai jamais monté un hypatuce , même si c’est mon rêve depuis longtemps, tu le sais …
     
  • Justement, continue Daniel. C’est le moment d'affronter ta peur et de te prouver enfin que tu en es capable.
     
  • Tu oublies l’essentiel , je n’ai pas les sous !
     
  • Je t’avancerai, d’accord ? Allez c’est ta chance. Ne la bousille pas.

Les mots de mon ami me déstabilisent. Et si c’était possible ? Je sens monter un désir irrésistible, et si … j’osais ? Mes lèvres tremblent... Je veux sortir un nombre, mais j'hésite trop longtemps.... A cet instant, Daniel crie :

  • dix-huit mille sept cents !
     
  • Hooo… ! s’exclament les gens de surprise.
     
  • Daniel ! arrête ça, je ne pourrai pas payer les pierres à feu et la nourriture, oublie cet animal ; dis-lui que tu abandonnes cette offre..

Mais Daniel a l'air plus que décidé à me faire plaisir ; il ne renonce pas.

  • Dix-huit mille sept cent dyens. Qui dit mieux ?!
     
  • Dix-huit mille neuf cent ! crie à nouveau quelqu’un dans la foule.

Daniel se décide enfin à abandonner, il pousse un soupir.

  • Félicitations Monsieur ! poursuit le présentateur en s’adressant au nouvel acquéreur, vous venez de gagner ce superbe hypatuce à dix-huit mille neuf cents dyens.

L’homme se dirige vers l’animal le regard avide, il tient son cou fermement juste après que le vendeur ait ouvert la porte de la cage. Nous regardons avec regret l’hypatuce s’en aller au loin.

Nous nous dirigeons chez moi, en ne prêtant plus aucune attention aux objets et nourritures vendus dans ce marché.

*******

Une fois arrivée, j’enlève mon manteau en laine et le dépose sur une chaise.

  • Daniel, tu veux quelque chose à boire ou à manger ?
     
  • Non merci. J’ai déjà ce qu'il faut dans mon sac.

Je découpe une tranche de pain et m’installe à table en face de lui. Daniel sort des biscuits secs de son sac.

  • Je suis désolé que tu n’aies pas pu acheter cet animal.
     
  • Daniel, ce n’est pas grave, tu sais.
     
  • Mais attends ... ton père en possédait un avant !
     
  • Et alors ?
     
  • Et alors ? Il pouvait voyager n'importe où avec cet animal. Il avait l'impression de vivre un rêve quand il le montait.
     
  • Écoute Daniel, ce genre d'époque est révolue ; aujourd’hui on achète ces animaux  dans  le seul but de concourir ! Rien d'autre.

Daniel reste silencieux. Abasourdi par mes paroles, il me dit :

  • C'est vrai, tu as raison. Ce n'est plus la même époque.

Silence

  • Heu... Je vais me coucher, il vaudrait peut-être mieux que tu rentres chez toi ? lui dis-je soudainement.
     
  • C’est ce que je comptais faire.

Il m'embrasse sur la joue et me quitte.

Je monte, j’enfile ma chemise de nuit, avant de souffler sur la bougie qui se trouve près de mon lit. Une fois dans l'obscurité je repense à l'animal de tout à l'heure ; je me demande s’il va être heureux avec son maître qui vient de l'acheter , en tout cas je l’espère pour lui. Je ferme les yeux en baillant et m’endors quelques minutes plus tard.