Mon pays de feu et de sang (suite)
Bonjour Invité

Mon pays de feu et de sang (suite)

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aile68

Mon pays de feu et de sang (suite)
« le: 06 mars 2016, 18h37 »
               Ici les familles ferment leurs portes au soleil et s'échangent des coups d'oeil jaloux à l'affût de nouvelles d'un oncle d'Amérique venu les bras chargés de cadeaux et de photos des cousins qui ont réussi. D'autres familles se réfugient dans des traditions séculaires et aèrent les maisons des absents partis pour le cimetière. On prie comme on brique sa maison, avec ferveur avec passion. On met un point d'honneur pour que tout brille tout soit lumineux tel le soleil au zénith. Beaucoup de maisons ressemblent à des châteaux, des maisons de poupée. Longtemps j'ai eu l'impression douloureuse d'être une de ces poupées posée sur un lit. Je voyais tout et de ma bouche comme une cerise ne sortait aucun son. La porte de ma chambre était entr'ouverte sur un théâtre, la commedia de la vie. Bien à l'abri du soleil c'était comme si  j'avais traversé les âges et les années au rythme des anniversaires de mariage. Des cousines tout excitées s'amusaient à passer en revue leur précieux trousseau, d'autres s'achetaient des bijoux en or pour plaire aux garçons. En ce qui me concerne on se contentait de laver ma robe dans une bassine en émail et on la faisait sécher dans la cour. Ma mère disait que j'étais fragile, aussi fragile que l'honneur d'une jeune fille dans ce pays de feu et de sang!  Celui-ci  coule dans mes veines comme un lent ruisseau presque tari et pendant longtemps je n'ai vécu que par mes grands yeux bleus comme ceux de mon père quand il fait beau.
Quand il a quitté sa famille pour le Nord, il a confié sa mule à son jeune frère. Son père a pleuré. Beaucoup de cousins, beaucoup d'amis étaient partis comme son fils.
Une vie de travail, une vie de lettres attendues, une vie d'émigré. L'argent, un peu, du bonheur aussi, avec les enfants.  Et de la passion: beaucoup car on ne vit pas sans passion. C'est la leçon que j'ai retenue de mon père.
Aujourd'hui dans sa terre de France, il bêche encore son jardin. Ses jambes sont fatiguées, mais le coeur est bon. Il vivra toujours dans mon coeur, même quand le sien se sera à jamais endormi. Beaucoup de monde viendra alors à la maison. Les enfants de ses cousins, ceux de la deuxième génération, des amis, ceux qui sont encore vivants et qui peuvent se déplacer. Ceux du pays ne se déplaceront pas. Ils resteront attachés à leurs terres, à leur tombe! Leur vie n'a jamais été que la famille, la maison, le travail, la messe de temps en temps les soirs où il fait beau.
.... Dans ma terre d'accueil quand le temps est à la canicule chez nous on boit du café glacé comme là-bas et on savoure de la glace pilée au citron. Deux cultures, deux langues assimilées, à la maison avec les frères et soeur on avait tout en double sauf l'amour de mes parents, le seul, le vrai, l'unique, celui qui ne vous trahit pas! Face à l'adversité nous restons unis, les joies et les peines ont forgé l'amour que nous avons les uns pour les autres. Les vitres de notre maison brillent au soleil et ça sent bon le propre. Chez nous point de poupée posée sur le lit des parents mais beaucoup de souvenirs et de coups de fil avec ceux du pays. Pour ma part j'ai troqué ma robe d'enfant fragile pour une paire de jean délavé et mon sang coule dans mes veines comme un fleuve après la pluie!  A présent je chante et je siffle avec mes neveux à l'envi. Je n'ai pas d'enfants mais je m'en fiche, je voue ma vie aux fleurs et aux éclats de rires. Je n'ai pas besoin de beaucoup d'amies celles que j'ai me suffisent. Avec elles et ma famille je cultive un art de vivre qui m'est propre: celle de la fidélité et du souvenir.

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aile68

Re : Mon pays de feu et de sang (suite)
« Réponse #1 le: 11 mars 2016, 09h47 »
Merci Purura. J'aime écrire à partir d'un instant T sans préambule ni entrée en matière. Parfois je laisse couler des mots comme ils me viennent  c'est ceux que je préfère quand j'écris car ce sont les plus vrais...

A bientôt dans un autre texte!

Aile68


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Hors ligne pierre de silence

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Re : Mon pays de feu et de sang (suite)
« Réponse #2 le: 14 mars 2016, 10h21 »
Joli texte de souvenirs et d'exil  assumé.
Merci

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Hors ligne Hermanoïde

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Re : Mon pays de feu et de sang (suite)
« Réponse #3 le: 18 mars 2016, 11h11 »
Une vie pilée au citron et au cafe freddo.
Un écrit plein de nostalgies et d'attachements, de racines tellement nouées que je me demande parfois si elles n'étouffent pas un peu la vraie vie.

Tout cela coule bien, comme un soleil du sud sur une plaine du nord qui rêve encore et tente de perpétuer ce vieux Sud qui n'existe peut-être plus du tout.

Sur la dernière ligne, j'écrirais peut-être "celui de la fidélité et du souvenir", car il me semble qu'il est question de "l'art de vivre".

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Hors ligne bleuterre

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Re : Mon pays de feu et de sang (suite)
« Réponse #4 le: 06 avril 2016, 21h59 »
c'est très beau, Aile68, plein de nostalgie, mais sans trop en faire... j'espère que tu vas écrire une suite, ou étoffer ce texte, enfin, je pense que ça en vaudrait vraiment la peine, je suis entrée sans frein dans cette lecture qui m'a captivée et touchée.