La Légende d'Ëlhia. [Roman : fantastique; triller; love story, aventure]
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La Légende d'Ëlhia. [Roman : fantastique; triller; love story, aventure]

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Sïidal

La Légende d'Ëlhia
 
 
Première partie :
 
L'immobilité émouvante.

 
 
Prologue
 
 
 
Une voix grave, habituée à se faire obéir retentit dans la pièce. Elle cingla dans l'air, sans douceur aucune. Le silence avait disparu. Nonobstant sa peine, la patiente resta muette.  
 
-- Lucie Amiran.
 
Cinq fois il l'avait appelé, cinq fois ce même silence lui avait répondu. Elle aimait lorsque le bruit s'éteignait. Lui, ce silence lui ressortait par tous les pores de la peau. Il exécrait un tel silence. S'il le laissait prendre de la place, il pouvait entendre la petite voix battre dans sa tête. Et alors...alors cette petite voix lui disait ce qu'il n'avait pas envie d'entendre, puis il angoissait. Il se sentait stupide, nerveux, perdu. Perdu. Alors il lui fallait oublier celui qu'il était devenu, enfouir sous les immondices celui qu'il deviendrait, autant que l'enfant qu'il fut jadis. Devenir amnésique au plus vite ou il allait perdre la boule. Replonger dans ses habitudes.
 
-- Lucie Amiran, répéta-t-il.
 
La jeune femme darda ses yeux d'ambre vers l'homme arrogant, où seul l'ample et confortable fauteuil de cuir rouge permettait de maintenir l'illusion qu'il était ici celui qui commandait. N'y aurait-il eut aucun fauteuil, il se serait retrouvé par terre. A sa juste place en vérité. Mais c'eut été mesquinerie que de croire que s'il n'avait pas de fauteuil, elle valait mieux que lui. Et c'eut été aveuglement que de croire que si elle n'en avait pas, elle valait moins que lui. Ces fauteuils dans lesquels nous sommes assis n'existent pas; nous pouvons être sur la plus haute des tours, agoniser dans la plus basse des fosses, il serait bon de ne pas oublier que tous, tous, nous appartenons à la terre et retournerons à la terre. Un président ne vaut pas plus qu'un mendiant. Cette échelle de valeur ne signifie rien. La seule valeur à mes yeux est celle de mon cœur. La seule préoccupation à mes yeux est celle de mon cœur. Brille-t-il ? Et toi mon cher André, brille-il ton cœur, ou se sent-il brisé ? Car je ne m'y trompe pas, sous ton visage clos, je sais que tes os sont aussi secs que tes mots. Comment peuvent-ils te porter encore ? Tu passes tes journées à mentir et tes nuits à taire le silence qui t'appelle. Comment ton cœur peut-il battre encore ? J'ai dix-huit ans et le mien va s'arrêter dans deux mois. Les docteurs me l'ont dit. Non pas que je les croie, mais je sens bien mon cœur fatigué. Une tumeur gonfle en lui. Dans quelques temps il explosera, dans ta gueule j'espère. Que tu voies bien les dégâts que lui causent les gens comme toi. Mais...suis-je conne : aveugle et insensible comme tu es, je crains que même si tout mon corps te sautait dessus tu ne sentirais rien. Tout au plus une légère peine. Et le lendemain ce sera oublié. Pour recommencer, encore et encore avec d'autres personnes. J'imagine que les filles qui t'ont sauté dessus ont bien vite regretté leur geste, à moins qu'elles n'aient été conditionnées à recevoir des baffes et à dire "oui, encore !". Car pour ressentir ne serait-ce que la moindre émotion, robotisé comme tu es, il faut bien que tu les avilisses tes conquêtes, hein ? Connard.
 
Pourtant...je ne t'en veux pas. Aussi ironique que cela puisse paraître, je décèle une trace de beauté chez toi. L'enfant que tu fus ? Non. Tu as été battu, je le lis dans tes yeux. Tu n'as pas été un enfant heureux. Et tu continues à être un enfant malheureux. Non, pas l'enfant que tu fus, mais l'enfant qui sommeille en toi. Tu sais celui qui sort quand on devient adulte. Quand quitteras-tu cette enfance triste et morne ? Quand cesseras-tu d'entretenir cette colère sans nul doute légitime mais mal placée ? Vois-tu André, je vais mourir dans deux mois, alors je n'ai plus de temps à perdre. Peu m'importe que tu grandisses ou non. Mais...prends soin de toi.
 
André Bullock s'était enfoncé dans son fauteuil, jusqu'à se sentir petit, tout petit face au long regard de sa patiente. Quelque chose n'allait pas. Il perdait tous ses points d'appuis. Ce regard... Bordel, c'est moi le psychiatre dans cette baraque, oui ou merde ?! Pensa-t-il.
 
Lucie Amiran avait élargi son sourire tout au long de cet échange oculaire. Plus qu'oculaire en vérité; c'était tout leur corps qui avaient parlé. Elle se sentait bien, vraiment bien. Sa vie avait basculée il y a une semaine. Une perche avait été tendue, elle l'avait saisie de toutes ses forces. Depuis le temps qu'elle étouffait dans cet univers sans air et sans joie, pourtant on ne peut plus commun... Enfin !
 
Au dehors la neige tombait, comme une semaine auparavant. Le soleil brillait, prêt à aveugler quiconque se risquerait à regarder par les vitres. Le psychiatre finit par lui poser cette question qu'elle attendait patiemment :
 
-- Que s'est-il passé ? ...Bordel de dieu, QUE s'est-il passé ?
 
-- Vous voulez que je vous raconte ? murmura-t-elle en se penchant, presque à son oreille.            
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
    Sept jours plus tôt.
 
 
 
    La neige se posait sur les toits et les gouttières, sur le bitume noir des rues et les pavés blancs des places. Constellé de flocons, mon manteau flottait derrière moi comme la voile d'un mât penché. Je ne m'en rendais pas compte. J'étais préoccupée par une seule chose : le sort de ma nouvelle héroïne préférée. Ellana. Je doutais de sa mort parce que l'histoire continuait - il restait tout un livre -, mais voilà qu'elle partait sur des flashbacks. Je m'inquiétais. Allait-elle mourir d'une façon aussi impromptue ? Et son fils alors, qu'allait-il devenir ?
 
Toute préoccupée que j'étais et bien qu'aimant plus que tout la neige, je ne la vit pas naître dans le ciel et encore moins, venir se coucher sur la ville. Ce n'est qu'en parvenant face aux portes du centre commercial que je me rendis compte de sa présence. Des centaines de flocons avaient eut le temps de fondre dans mes cheveux, que j'avais rassemblés en un chignon avec un stylo. Vous vous en souvenez ? C'était juste après notre précédent entretien. Vous m'aviez dit, pour la énième fois, que vous étiez désolé pour mon état de santé. Et je vous avais fermé la porte au nez, comme d'habitude. Vous l'aviez rouverte pour me lancer que j'étais belle dans cette coiffure. J'avais grogné et avais filé. Faut me pardonner. Il y a une semaine, je ne me rendais même pas compte du mal que je vous faisais. Ma colère était légitime, oui, mais je ne faisais rien pour arranger cette situation. Je nourrissais ma colère. Tout comme vous entretenez vos illusions. Ne protestez pas, s'il vous plaît, laissez-moi finir.
 
Je suis donc rentrée dans le centre après avoir secoué brièvement ma capuche. Je suis montée jusqu'à l'étage des livres puis me suis glissée jusqu'au rayon où se trouvait mon livre. Titre : Ellana, La prophétie. Auteur : Pierre Boterro. Il était mort il y a dix ans de ça, dans un accident. Mais il continuait de vivre à travers Ellana, et d'elle à travers moi. C'était très fort ce qui se passait entre elle et moi. Elle était celle que j'aspirais à devenir. Libre, enjouée, belle, forte, charismatique, drôle... Pierre avait dépeint là une femme absolument merveilleuse. Je me suis mise à dévorer la suite de l'histoire dans un besoin impérieux de la connaître.
 
A un passage particulièrement amusant, je me suis mise à rire, à m'agiter et à toucher ma perle à l'oreille. Choses que je faisais quand mon cœur malade entrait en extase. J'avais acheté ma boucle d'oreille chez un brocanteur qui, lui seul parmi tous à cette époque, ne m'avait pas regardé avec pitié. J'avais onze ans, vous devez vous en souvenir. Je n'avais pas de cheveux à cause de la chimio et mon visage ressemblait plus à celui d'un mort que d'une jeune fille. Cet homme disais-je, m'avais vu telle que j'étais et m'avais aimée avec son sourire. Cette boucle d'oreille en forme de larme me rassurait. Elle me disait qu'il existait des personnes pas complètement aveugles en ce monde. Je la porte comme un trésor.
 
Absorbée par l'histoire, je mis un moment à me rendre compte de la présence d'un homme à mes côtés. Il me regardait, accroupi, la tête légèrement penchée. Mon estomac se noua et j'ouvris la bouche malgré moi. Mon cerveau ne voulait pas obéir; il était sous l'effet de la surprise. L'homme était jeune sous sa fine barbe noire. A peine plus âgé que moi. Une mèche me vint dans l'œil. Je la soufflait doucement.
 
Ce qui me frappa - oui, frappa -, fut tout d'abord son regard. Non pas que ses yeux n'étaient pas étranges - ils contenaient autant d'or que de noir -, mais son regard l'était d'avantage. Ensuite, ce fut sa façon de se tenir; détendu. Comme s'il prenait son bain. En fait, André, son regard était d'autant plus vaste que sa manière de respirer reflétait l'espace. Lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, me dévoilant une dentition parfaite, plus aiguisée que tout ce que j'avais pu voir jusqu'à présent, je ne pu respirer.
 
-- Continuez, je ne voulais pas vous interrompre.
 
-- Vous me fixez comme le lait sur le feu, comment voulez-vous que je continue ?
 
-- Peut-être est-ce ce que vous étiez : un lait sur le feu. Vous débordiez sur la cuisinière.
 
Sa voix était douce. Sa présence agréable. Et sa façon de parler, le rythme de ses phrases, m'emmenaient dans un autre monde. Aussi sûrement qu'un livre. Sauf que je n'étais plus celle qui lisait, mais celle qui vivait. Avec une petite moue, je lui offris ces mots :
 
-- Vous auriez dû me laisser déborder. J'étais bien.    
 
-- Il n'est pas évident de ne pas vous regarder.
 
Mon cœur battait vite. De là où j'étais, je pouvais sentir son odeur. C'était une odeur...d'humus. De forêt. Oui, de terre fraîche après la pluie. Il enchaîna :
 
-- De quoi ça parle ?
 
Il parlait de mon livre, bien-sûr. J'eu un sourire fripon en reprenant une phrase de celui-ci :
 
-- Il y a deux réponses à cette question.
 
Il m'observa, mi-amusé mi-intrigué. Je continuais :
 
-- Celle du savant. Et celle du poète. Laquelle voulez-vous en premier ?
 
-- Celle du savant, dit-il dans un sourire.
 
-- Ca parle de beaucoup de choses. Entre autres, d'une jeune femme qui progresse au sein d'une guilde secrète pour parfaire ses prouesses physiques et étendre sa liberté. Elle considère que le corps et l'esprit ne font qu'un et elle apprend, petit à petit, à se défaire de tout ce qui pourrait l'empêcher de voler.
 
Il marqua une pause avant de demander :
 
-- Et celle du poète ?
 
-- Ca parle d'une fille qui devient une femme. D'une femme qui devient mère. D'une mère qui apprend à aimer.
 
-- Les deux réponses sont étrangement poétiques.
 
-- Ce doit être parce qu'en ce moment, je ne peux être faite d'autre chose que de poésie...
 
Il se passa deux doigts sur les lèvres en plissant les yeux. C'était le signe chez lui que quelque chose l'intéressait et qu'il en était amusé. Il se leva pour dégourdir ses jambes. Quelques mèches de ses cheveux noirs, raides, lui tombaient devant son visage en amande. Sans être aussi marron que l'amande, sa peau avait toutefois passée de longues heures au soleil. Je soupçonnais du sang hawaïen en lui. Du moins, c'était l'endroit qui correspondait le plus à son faciès. Il possédait un nez fin et délicat. Un grain de beauté ornait sa pommette droite. Quelques pattes d'oies à peine perceptibles dessinaient le coin de ses yeux. Et ses lèvres...
 
Mais je m'égare. Toujours est-il qu'un vent nouveau venait gonfler la voile de mon bateau et qu'en me levant, mon manteau ne traînait plus comme un mât brisé derrière moi. Non, il soutenait la voile car je me tenais droite. Je plantais mon regard dans le sien. Peut-être allez-vous me prendre pour une folle, mais je pars du principe que quand il ne nous reste plus que deux mois à vivre, on a plus de temps à perdre. Alors au loin la prudence, au diable les détours pour se rapprocher. Mon bateau était porté sur une mer incertaine vers nulle part. Aucun port en vue, simplement le soleil. Aucune direction à décider, simplement celle du vent.
 
-- Emmenez-moi. Je veux vivre les deux mois qu'il me reste à vivre avec vous.
 
-- Tutoyez-moi, fut sa réponse.
 
 
 
* * *
 
 
 
André Bullock prit une gorgée d'eau. Puis une deuxième, avant de poser la bouteille au pied de son fauteuil.
 
-- Vous êtes folle, Lucie, lâcha-t-il.
 
Cette dernière regardait dehors sans être, outre mesure, gênée par le soleil. Elle souffla dans un murmure de tristesse, face aux flocons qui dansaient derrière la vitre :
 
-- Qui est folle : la jeune femme qui chasse ses élans ou celle qui écoute son cœur ?
 
-- Vous auriez pu être battue, séquestrée, violée ou que sais-je encore ! Vous ne connaissiez pas cette personne !
 
-- A partir de quel moment peut-on prétendre connaître une personne ? Le temps ? Non. Un couple peut passer toute une vie ensemble sans se connaître. Non ce n'est pas le temps qui compte. Le temps à lui seul ne fait rien. Ce qui compte, c'est la présence qu'on va mettre dans ce temps.
 
Lucie se remit à observer le psychiatre, ironique et douce. André desserra le nœud de sa cravate rouge avant de continuer avec, toutefois, moins de conviction :
 
-- Vous auriez pu tout de même attendre. Vous n'aviez même pas échangé vos noms !
 
-- Ce qui compte, c'est la présence qu'on va mettre dans ce temps, répéta-t-elle. Je n'aie été ni battue, ni séquestrée, ni violée. Mais aimée. Ce qui montre que j'avais raison de m'écouter. Et ce qui prouve d'ailleurs une vérité fondamentale : (Elle se pencha vers lui.) le cœur a toujours raison. (Elle désigna du pouce les toilettes.) Je peux ?
 
André Bullock acquiesça dans le vague, à court d'argument. Il s'emporta néanmoins une dernière fois, alors qu'elle passait la porte :
 
-- Pourquoi l'aimez-vous ?!
 
La réponse qui lui parvint ne fit qu'achever de le déstabiliser :
 
-- Parce qu'il me dit : "Va !".  
 
 
 
* * *
 
 
 
-- Comment tu t'appelles ?
 
Je lui avait expliqué un peu plus tôt la raison pour laquelle il ne me restait plus que deux mois à vivre. Il m'avait regardé longuement, ses paillettes dorées baignées de ténèbres qui voyageaient sur ma chaire, lentement. Nous marchions l'un à côté de l'autre, les mains au fond des poches de nos manteaux. La neige tombait drue sur nos capuches remontées. Nos pas laissaient des traces épaisses derrière nous. Lorsqu'il avait parlé, son souffle avait chassé quelques flocons vers moi.
 
-- Lucie, lui répondis-je. Lucie Amiran.
 
Il sourit.
 
-- Lucie... Ce nom te va bien.
 
Je l'interrogeais du regard, même si je pensais connaître la raison pour laquelle ce nom m'allait bien. Il prit son temps pour répondre.
 
-- Lumière, dit-il simplement.
 
Alors moi, je pris mon temps pour sourire.
 
-- C'est aussi le nom du diable, dis-je.
 
-- Lucifer ? Oui.
 
-- Le diable est donc fait de lumière ?
 
-- Plus exactement, il est celui qui porte la lumière.
 
J'acquiesçais, bien-sûr je connaissais la définition exacte du mot. Connaître la définition de chaque mot, c'était ma passion. Je le testais sur mon terrain de jeu, je voulais confronter ma vivacité d'esprit à la sienne. Je pensais être un chat face à une souris. De tous temps les autres avaient été des souris, incapable de m'échapper dans la danse des esprits. Puis j'ai constaté mon erreur. Et j'eus l'impression d'être une toute petite souris face à un immense chat. Redoutable prédateur. Enfin, dans un troisième temps, j'ai compris. Il acceptait mon jeu avec plaisir, il s'y engageait même, mais n'entrait jamais pas même une seconde dans une dimension de compétition. Alors qu'au début pour moi nos esprits se confrontaient, pour lui ils se découvraient. Ils se mesuraient sans valeur, alors la mesure n'était qu'un jeu. Ils jouaient. Pour la première fois de ma vie, je pouvais jouer, communiquer, exprimer un langage que je savais être compris.
 
-- Alors l'ange il porte quoi ? La nuit ?
 
Il tourna la tête vers moi. Nous marchions d'un pas lent.
 
-- La dualité est obligatoire ? Dit-il.
 
-- Obligatoire ? Je ne sais pas, m'esclaffais-je. Je sais seulement que le monde est fait de dualités : nuit et jour; femme et homme, enfer et paradis; cage et liberté; bavard et muet... Nous avons deux cerveaux, nous analysons les choses par deux.
 
-- En effet, nous avons deux cerveaux, mais pour l'analyse dont tu parles, nous n'en utilisons qu'un seul. Sans quoi, ce n'est pas par deux que nous verrions les choses, mais par cent mille.
 
Il fit une pause. L'avenue Emile Bonchamps se profilait devant nous. Ma maison se trouvait à cinq-cents mètres. Nous ralentîmes encore.
 
-- Regardons le profil d'une personne, enchaîna-t-il, sur sa face gauche un sourire dessine le coin de ses lèvres, sous ses cheveux roux, un minuscule grain de beauté est soigneusement logé sous le lobe de son oreille, à laquelle une perle de verre s'agite car la personne marche. Son œil de miel me lorgne amusé et son petit nez est rosi par le froid. Je ne vais pas m'étendre plus loin. (Il fit le tour et se mit à ma droite.) Regardons maintenant la face opposée de son profil. Le même sourire dessine le coin de ses lèvres pourtant la différence est là. Sous ses cheveux roux, rien n'est soigneusement logé sous le lobe de son oreille et rien ne l'orne - un endroit fait pour être embrassé. Son second œil de miel me lorgne aussi et son petit nez est encore plus rosi parce que vingt secondes ont passé. Sous les similarités, la différence est là. Les deux faces sont opposées. Appelons l'une "nuit", l'autre "jour". (Il se mit en face de moi, retardant d'autant plus notre arrivée alors que je voyais la maison, là-bas, avec sa porte rouge.) Regardons maintenant la personne en face. Les deux profils sont là, la nuit et le jour sont devant mes yeux. Et je me rends compte que, après tout, ce que je prenais pour le jour porte le même visage que la nuit, et vice versa. Et je me rends compte que, dualité, il n'y a pas. Tout est là.
 
Il y eut un instant de silence. Un instant agréable.      
 
-- Tu es en train de me dire que la nuit et le jour, la femme et l'homme tout ça, c'est la même chose ?
 
-- Oui. Mais ce serait un peu facile de dire ça et de clore le sujet, tu ne trouves pas ?
 
-- Si ! J'attends la suite, explique toi !
 
Il regardait la porte rouge devant laquelle je m'étais inconsciemment arrêtée. Ma tête fit le yoyo entre elle et lui.
 
-- Bon...marmonnais-je.
 
-- Je dois t'attendre derrière, sous le balcon, c'est ce que tu m'avais dit ?
 
Je pris la balle au rebond.
 
-- Oui ! Voilà... Tout à fait. (Alors que mon esprit revenait sur terre, je le regardais avec plus de fermeté.) Et toi, comment tu t'appelles ?
 
Il venait d'ouvrir le portique qui donnait sur le jardin. Il se retourna, un sourire immense au visage :
 
-- Ëlhia.
 
Nouveau moment de silence, à nous dévisager comme des morts de faim. Enfin, surtout moi, je crois. Il dura au moins dix secondes, ce silence. C'est long, dix secondes. Je crois que mon regard n'aurait pu transmettre plus d'amour et de désir en même temps. Il était complètement fou. Il acceptait tout de la folle que j'étais. Je ne voulais pas interférer dans sa vie comme une mouche dans la soupe. J'avais peur, peur de le déranger, peur de ne pas être à ma place. je craignais que mon élan premier ne m'ait guidé sur une mauvaise pente. Sauf que son regard me disait que sa vie à lui n'avait rien d'habituelle, que la mouche était la bienvenue et que même, vous savez quoi, je n'étais même pas une mouche. Son regard me disait que j'étais la mouche, la soupe, le ciel. Vous saisissez ? J'en tremble encore...
 
Alors qu'il allait tourner à l'angle, je le retint encore un peu :
 
-- Fais attention, il y a la fenêtre du salon qui donne sur le jardin. Il ne faudrait pas que ma mère te voit...
 
-- Compris.
 
Et il disparu. Moi, je vérifiais machinalement l'état de mes cheveux et celui de mes habits, je reprenais mon souffle face à la porte. Ma mère attendait derrière.
 
 
 
* * *
 
 
 
-- Vous avez déjà rencontré ma mère, n'est-ce pas ?
 
André Bullock acquiesça, les yeux dans le vague. Il s'ébroua.
 
-- Oui, plusieurs fois, dit-il.
 
Il gardait les sourcils froncés. Une part de lui était en désaccord avec cette relation. Une autre part, plus profonde, plus discrète, s'éveillait et lui disait de se taire...d'écouter. Il ne trouvait plus l'énergie pour résister. A quoi bon résister, ruminait-il, tout cela est vain. Et puis, pourquoi résister ? Dans quel but ? Pour préserver quoi ?... Ta gueule mon gars, laisse-toi aller. Pour une fois, laisse voir où ça va te mener...
 
-- Je n'ai donc pas besoin de vous expliquer comment elle est ? reprit Lucie.
 
Le psychiatre secoua la tête.
 
-- Possessive, inquiète, rigide... (Il haussa les épaules.) Mais...un peu comme toutes les mères qui ont peur.
 
-- Précisément. Vous touchez là un point crucial, sourit Lucie. Elle a peur. Je trouve ça incroyable, la faculté que nous avons tous à nous rendre malade, par peur. J'en ai parlé avec Ëlhia. Vous savez ce qu'il m'a dit ? "Parce qu'ils ont peur de la mort, les hommes en oublient d'aimer." C'est terriblement juste, vous ne trouvez pas ? La peur de la mort prend toute la place. Il n'y a plus de place pour vivre. Vivre, c'est aimer, vous savez. Nous avons tellement peur de mourir que chaque secondes passées dans ce monde disparaissent sans avoir été vécues. Si c'est pas triste ça... Moi, je veux vivre. C'est pour ça que je suis partis de chez moi.
 
Lucie dévoila ses dents, amusée.  
 
-- Encore que...je considère qu'un chez soi n'est pas un chez soi, si on y vie pas.
 
 
 
* * *
 
 
 
La porte claqua. J'accrochais ma veste et me déchaussais. Au faible bruit du téléviseur à gauche, je devinais ma mère dans le salon, vautrée sur le canapé. C'était là qu'elle passait son temps. Surtout à cette heure-ci. Mes yeux survolèrent le tapis vermillon des escaliers, piles en face de l'entrée. Au fond de la cuisine, à droite, Sam chantonnait. Je me détendis. J'aimais Sam et sa grosse voix vibrante d'innocence. D'un point de vue généalogique, il était le frère de ma mère; mon oncle. Mais de mon point de vue, il était mon gros nounours attentif, à la fois le père et le frère que je n'avais jamais eus. Je me suis précipitée dans la cuisine. Ça sentait bon. Je raffolais des repas de Sam. Deux choses me manqueraient une fois que je serais partie : Sam et ses repas.
 
-- Gratin d'aubergines et petits pavés de hachis de bœuf à la ciboulette, mélangés sous une touche d'huile, un peu de sel et quelques tranches en lune d'œils-de-perdrix frits, articula-t-il.
 
Il retournait les oignons, les herbes et la viande à l'aide d'une spatule. Je souris. Il pivota. Vous voyez Hodor dans Game of Thrones ? C'est lui, mais en plus joyeux.
 
-- Luciiiiiiiie ! riait-il en écartant les bras.
 
-- Saaaaaaaaam !
 
Et je me jetais contre lui pour un gros câlin de dix secondes. C'était comme ça tous les soirs. Un petit rituel qui nous faisait du bien.
 
-- C'est prêt dans trois minutes, lança-t-il alors que je m'envolais vers les escaliers.
 
Je lui fit un gros smack du bout des doigts. Il rougit comme le plus beau des couchers de soleil et...ma mère se tenait là, au seuil de la porte du salon, les bras croisés, une cigarette au coin des lèvres. Malgré le maquillage, elle ne parvenait à masquer les poches noires de fatigue sous ses yeux. Ni la finesse maladive de ses lèvres sèches. Ni...beaucoup de choses. Il y avait beaucoup de choses qu'elle ne parvenait pas à cacher. C'était trop flagrant. Nathalie Amiran était comme cette fleur, autrefois belle et arrogante qui poussait en plein cœur de la ville et qui, parce qu'un mur avait été construit entre elle et le soleil, avait décidé de se laisser flétrir. Deux murs la laissaient dans l'ombre : le départ de mon père peu avant ma naissance, ainsi que le cancer qui ronge mon cœur. Ajoutez à cela son désir de contrôle et vous obtenez un cocktail peu ragoûtant.
 
Elle fit mine de regarder sa montre au poignet :
 
-- Tu es en retard.
 
D'ordinaire, je baissais les yeux. Mais pas ce soir. Je lui adressais un regard noir et montais m'enfermer dans ma chambre. Nulle envie d'entendre le son caverneux et stérile de sa voix. Je m'activais de ranger ma chambre; chaussettes culottes t-shirts et divers habits, livres, feuilles vierges, d'autres pleines et matériel de dessin. Tout ça, en vrac sous le lit. Puis je me dirigeais dehors où devait m'attendre Ëlhia, sous le balcon, le marronnier et, accessoirement, zéro degré.
 
-- Ëlhia ?
 
C'était la première fois que je prononçais son nom. Il était chaud en bouche. Derrière les vapeurs de mon souffle, les flocons s'écartaient.
 
-- Je suis là, en bas, je vous vois grâce à la lune.
 
Je reconnue de suite l'alexandrin. Connaissait-il Cyrano ? Et il s'amusait à me vouvoyer ? Ainsi soit-il ! Prise au jeu, je répondais du tac-au-tac :
 
 
-- Sauriez-vous me dire si je suis blonde ou brune ?
 
 
Il y eu un rire.
 
 
-- S'il m'est arrivé d'avoir tort maint et maint fois,
 
   Devant une telle question, je ris, je glousse,
 
   Je me tiens, me vautre et me tord...car je vous vois !
 
   Il suffit d'un peu d'attention : vous êtes rousse !
 
 
Je ne le voyais pas. Il était sous les branches de l'arbre et la nuit était tombée depuis une bonne demi-heure. Toutefois, à la ferveur de ses propos, je le devinais trois mètres plus bas, s'agitant à la manière d'un homme sur les planches d'un théâtre. Je m'appuyais au rebord du balcon, ma silhouette se découpant sans doute au clair de lune :
 
 
-- Dans votre regard, serais-je une jolie toile ?
 
 
-- Vous êtes sans fard la plus belle des étoiles.
 
 
Il était calme et dans sa voix, j'entendais les vibrations des émotions. Je ne me laissais pas faire pour autant. Après tout, c'était un jeu :
 
 
-- Dialoguez-vous ainsi à toutes vos conquêtes ?
 
 
Il rit de nouveau. Je commençais à bien le connaître, ce rire. C'était un rire court et plaisant qui s'échappait de son nez à l'instant où le son provenait de sa gorge. Il objecta, presque avec tristesse :
 
 
-- Une conquête, hein ? Ce n'est point ce que vous êtes...
 
 
Je me penchais d'avantage. Nous parlions plus doucement.
 
 
-- Que suis-je, vous qui vous plaisez à me décrire ?
 
 
-- Il serait pour moi plus aisé de vous l'écrire.
 
 
-- Je vous en prie, dites-moi ce que vous voyez.
 
 
-- Je suis épris, je n'aime pas vous vouvoyer.
 
   Ma peur mène battue, lors je reste reclus...
 
   J'aimerais crier "tu", m'approcher un peu plus...
 
   Une chose est restée de mes années d'errance
 
   Que je ne puis nommer autrement que "violence".
 
 
Était-il sérieux ou jouait-il un rôle ? Je n'ignorais pas que tout sérieux révélait un rôle, et qu'en tout rôle résidait le sérieux. Je répliquais avec calme, sérieux et ironie.
 
 
-- Si vous la voyez c'est que vous êtes un peu tendre,
 
   C'est là un sujet sur lequel je puis m'étendre.
 
 
Il y eu un instant de silence. Il attendait la suite.
 
 
-- Elle vendait ma faim et ma soif de tendresse;
 
   Elle apportait la fin, la noirceur, la détresse.
 
 
-- ...
 
 
-- Il nous faut nous aimer pour souffler notre rage;
 
   La laisser s'en aller libérée de sa cage.
 
 
-- ...
 
 
-- J'aimerais danser avec vous sans plus attendre,
 
   Me laisser guider jusqu'au bout et me détendre
 
   Car dans vos bras, je le sens, je m'épanouirais...
 
 
-- ...Où sous les draps, innocent, je vous cueillerais ?
 
 
Je ris. Il m'avait coupé dans mon élan. Il n'allait pas s'en tirer à si bon compte :
 
 
-- J'en étais sûre : c'est mon corps que vous voulez !
 
 
-- Je vous assure : je suis un gros obsédé !
 
 
Il me fit rire de nouveau. Le rire...je crois que c'est ce qui ouvre porte à tout. En tous cas, chez-moi. Je ne me sentais pas la force de lutter contre ça. Et je commençais à avoir froid, malgré mon pull. Peut-être allait-il bien s'en tirer, finalement :
 
 
-- Ne voulez-vous donc pas monter me réchauffer ?
 
 
A peine avais-je dis ces mots, qu'il était ici dans mon dos. Il m'enlaça.
 
 
-- D'après toi petit ange, qu'est-ce que je fais ? murmura-t-il, mettant fin au jeu.
 
 
L'épithète fut loin, très loin de me laisser indifférente. Tout autant que le geste qui s'en accompagnait. J'en rougit jusqu'à la pointe des oreilles. On toqua à la porte.
 
 
-- Oui ? dis-je en me dégageant, prise de peur.
 
 
-- Tu ne viens pas manger ?
 
 
C'était Sam. Je me détendais quand la porte s'ouvrit. En deux trois mouvements, je cachais Ëlhia dans l'armoire à vêtements qui se trouvait juste là. Ma mère s'agitait devant l'entrée, mécontente :
 
 
-- Ça ne va pas du tout ! Tu arrives en retard, ça fait dix minutes que le repas est prêt et ta chambre est toujours en bor...tien, tu as rangé ta chambre ?!
 
 
Je profitais de l'aubaine pour passer outre l'orage.
 
 
-- Ben, voui, c'est pour ça que je suis pas descendue tout de suite...
 
 
Ma mère me lorgnait. Je voyais Sam tout tristounet derrière elle; il n'aimait pas les disputes. Moi, je faisais l'innocente.
 
 
-- A table ! grogna ma mère.
 
 
Je ne lâchais un gros soupir qu'une fois qu'ils furent descendus. Puis j'ouvrit l'armoire. Un de mes soutien-gorge sur les yeux, Ëlhia semblait me regarder, on ne peut plus sérieux. J'eus un hoquet de surprise.
 
 
-- Bah quoi ? badina-t-il.
 
 
C'en fut trop. J'explosais de rire en m'écroulant sur le lit, pliée en deux et les bras en croix. Il riait avec moi dans une mesure moindre, bien-sûr, en rangeant l'habit. Mais ma mère cria mon nom d'en bas, coupant court à la plaisanterie. Je m'activais et dis à Ëlhia de rester discret, un doigt en travers des lèvres, amusée. Ce à quoi il répondit par un clin d'œil.