L'histoire d'une catastrophe
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L'histoire d'une catastrophe
« le: 13 mai 2017, 11h15 »
25 avril 1986 23 h 30

L’ingénieur Ivan Brogdaniev  attrape sa serviette posée près de la porte et un sac contenant un thermos de café et des sandwichs. Il sait que la nuit et la journée suivante vont être longues. Il travaille depuis 1983 au réacteur N° 4 de la centrale de Tchernobyl et ce soir doit débuter un test sur le réacteur.
Tchernobyl est une petite localité d’une dizaine de milliers d’habitants située à une centaine de kilomètres au nord de Kiev et à quelques kilomètres de la Biélorussie. La centrale nucléaire elle-même est implantée à une quinzaine de kilomètres de Tchernobyl. C’est un complexe de plusieurs hectares comportant 4 réacteurs dont le premier a été mis en service en 1971. Le réacteur N° 4, celui d’Ivan est le plus récent. Deux autres réacteurs sont en construction.
Ivan embrasse sa femme et descend rapidement les étages de l’immeuble où il habite avec ses deux enfants dans un petit appartement de trois pièces. Cet immeuble, à l’allure grisâtre, aligné avec une dizaine d’autres identique du plus pur style soviétique est situé dans une immense avenue, de Pripiat, petite agglomération à quelques kilomètres de Tchernobyl sur la route de Kiev. Ivan aurait pu être logé dans la cité de l’atome, un ensemble réservé au personnel de la centrale, mais il a préféré habiter à Pripiat, plus près de Kiev où sa femme est bibliothécaire. Cela lui permet aussi de quitter l’atmosphère pesante du complexe nucléaire.
Sa vieille Lada est là, qui l’attend au bas de l’immeuble. À Pripiat pas de problème de stationnement. Posséder une voiture est encore un luxe.
L’avenue est complètement déserte, éclairée par des lampadaires blafards. Après quelques toussotements habituels, le moteur consent à démarrer. À chaque fois, cette opération relève du miracle il a depuis longtemps dépassé depuis longtemps les 300 000 km. Ivan très bricoleur bichonne sa voiture du mieux qu’il peut. Il en assure sa longévité en achetant au marché noir des pièces récupérées sur des voitures envoyées à la casse.
Il engage la première et après avoir allumé les phares, démarre lentement. Au bout de l’avenue où il habite, le camarade Lénine trône sur une place. Il rappelle aux travailleurs l’avenir glorieux qui les attend. Après avoir traversé le centre-ville où sont implantés les rares magasins de Pripiat, Ivan prend la direction de Tchernobyl et arrive près de l’enceinte qui entoure le complexe nucléaire. Pour y pénétrer, il faut franchir deux rideaux de barbelés électrifiés séparés par un no man's land où circulent des patrouilles de soldats accompagnés de chiens. Bien qu’Ivan travaille depuis plus de trois ans sur le site il lui faut à chaque fois présenter son laissez-passer au poste de garde de l’entrée principale et rituellement sa voiture est fouillée aussi bien à l’entrée qu’à la sortie.
La méfiance et le secret sont la religion du régime soviétique, mais sur des sites sensibles tels que Tchernobyl cela devient presque du délire. Il faut dire que la centrale à une double finalité : produire de l’énergie électrique d’une part et du plutonium 239 militaire d’autre part. Dans une période de guerre froide qui frise souvent la guerre chaude, cette deuxième activité est une priorité pour le pays.
Ivan gare sa Lada sur le parking adjacent au réacteur 4. Il se rend au vestiaire, enfile sa tenue, branche son dosimètre et après avoir traversé de nombreux couloirs aseptisés arrive à la salle des commandes du réacteur. Ses trois collègues sont déjà dans la salle. Cette salle est le cœur de la centrale. Là sont installés tous les cadrans de contrôle et toutes les manettes qui permettent de piloter l’installation.
Ivan a fait ses études à l’Institut nucléaire de Kiev. Dès sa sortie il a été nommé à Tchernobyl. C’est un pur produit du régime soviétique. Son père physicien de renom est membre de l’Académie des sciences de Kiev. Il a fait toutes ses études dans cette ville, tout jeune, il militait dans les jeunesses communistes et à 18 ans il s’est inscrit au parti communiste. Ses brillantes études à l’Institut nucléaire et son militantisme à la cause soviétique lui ont permis d’obtenir avec l’appui de son père ce poste au réacteur N°4.
Tous les réacteurs de ce site font partie de la filière RBMK(note 1). Il y en a 15 exemplaires sur le total des 46 réacteurs atomiques dont dispose l’URSS. Le principe de fonctionnement d’un réacteur nucléaire est assez semblable à celui d’une centrale thermique. On chauffe de l’eau qui est transformée en vapeur destinée à faire tourner les alternateurs qui produiront l’énergie électrique. Dans une centrale thermique, le chauffage se fait par combustion de charbon ou de pétrole alors que dans une centrale nucléaire la chaleur provient de la désintégration de noyaux d’uranium. Elle est obtenue en bombardant par des neutrons les noyaux qui se brisent en noyaux plus petits et en neutrons. Comme la désintégration d’un noyau d’uranium produit en moyenne deux nouveaux neutrons pour un neutron projeté et que ces neutrons vont briser d’autres noyaux, la réaction s’accélère et devient rapidement explosive. Pour éviter l’explosion, il faut donc prévoir une substance qui absorbe un neutron sur deux : c’est le modérateur. Enfin comme il n’est pas possible comme dans une centrale thermique de chauffer directement l’eau que l’on transforme en vapeur par le cœur nucléaire sinon elle serait radioactive on utilise un fluide intermédiaire, le fluide caloporteur, en circuit fermé qui capte la chaleur de désintégration et la transmet à travers une paroi métallique à l’eau à vaporiser.
Dans les réacteurs de la filière RBMK, le combustible nucléaire est de l’uranium enrichi, le modérateur du graphite, le fluide caloporteur de l’eau bouillante qui joue également le rôle de modérateur.
Après avoir salué ses collègues, Ivan s’assoit devant le tableau de commande, sort le dossier, concernant le test à effectuer. Les instructions viennent directement de Moscou, l’objectif du test est de réduire la puissance du réacteur 4 et de relever un certain nombre de paramètres, avant qu’il soit fermé pour un entretien de routine. L’ingénieur n’est pas d’accord pour réaliser ce test. Il a déjà signalé à la direction que les réacteurs RBMK sont très instables à basse puissance, mais la hiérarchie est restée sourde. L’ordre vient de très haut et il n’est pas question de discuter un ordre qui vient de Moscou. Cela passerait pour de la trahison et le directeur n’a pas envie de partir en Sibérie.
Après s’être concertés, les quatre ingénieurs commencent les manœuvres préparatoires à la réduction de puissance du réacteur.

25 avril 1986 1 h du matin (heure locale).
Le processus de baisse de puissance débute. Il est entièrement automatique commandé par les ordinateurs, les hommes surveillent sur leurs écrans la bonne exécution des différentes phases.
La baisse en puissance d’une centrale est une opération extrêmement lente, les quatre ingénieurs le savent bien et chacun d’eux s’est muni de sandwichs et de café pour tenir le coup.
À 4 h du matin la puissance est réduite de 15 %, à 8 h de 30 % et enfin en début d’après-midi elle arrive à 50 % de la puissance normale. Les ingénieurs s’apprêtent à effectuer les mesures décrites par la procédure quand, à 14 h 12 un technicien pénètre dans la salle des commandes.
- Salut camarade Brogdaniev, un message téléphonique des services de distribution d’énergie du secteur de Kiev.
- Qu’est-ce qu’ils veulent ?
- Ils réclament immédiatement un supplément d’énergie électrique de 6000 MWh.
- C’est dingue ! Nous sommes en peine procédure de test, ce n’est pas possible !
- C’est ton problème camarade Brogdaniev, moi je te transmets le message, démerde-toi !
Il quitte la salle de commande.
Ivan se tourna vers ses collègues.
- Vous avez entendu camarades ils sont fous à Kiev nous ne pouvons faire fonctionner le réacteur pour produire de l’énergie tel qu’il est actuellement. Je vais téléphoner au directeur.
Ivan décroche le combiné placé devant lui et compose un numéro.
- Allô ! Camarade directeur Valastine, ici le camarade ingénieur Ivan Brogdaniev  responsable du réacteur 4. Nous venons de recevoir du secteur de Kiev une demande immédiate de supplément d’énergie, or, comme vous le savez, nous sommes en pleine phase de test. La pression a été réduite de 50 %. Il me semble impossible d’obéir à un tel ordre !
Ivan hocha la tête en écoutant la réponse du directeur
- Mais je sais bien que Kiev a besoin de cette énergie pour le fonctionnement des industries, mais à cette puissance le réacteur risque de devenir instable.
Ivan impassible devint livide et dit :
- Bien camarade directeur, puisque vous en prenez la responsabilité nous exécuterons les ordres.
Il raccrocha le combiné avec violence et se tourna vers ses collègues.
- Le directeur n’a rien voulu savoir. Il ne veut pas s’opposer au commissaire politique du secteur de Kiev. Il menace de nous faire arrêter par le KGB si nous n’obéissons pas immédiatement. Mettez en marche le circuit vapeur et les alternateurs. Tant pis allons y ! Après tout, c’est eux qui endosseront les problèmes !
Les ingénieurs tournèrent une série de boutons et le bruit des pompes et des alternateurs remplit, à nouveau le bâtiment. Ivan surveillait fébrilement les divers cadrans et écrans indicateurs. Faire fonctionner un réacteur RMBK en dessous de sa puissance normale n’est pas sans risque et peut entraîner des problèmes techniques du genre empoisonnement xénon.
La production supplémentaire d’énergie dura jusqu’à la fin de la journée. Apparemment, au grand soulagement d’Ivan aucun problème ne s’était déclaré.

26 avril 1986 22 h 45.

Le technicien Maximovich entra dans la salle des commandes.
-  Il y a ordre d’arrêter l’envoi d’énergie.
- D’accord. Nous stoppons le circuit vapeur.
Au bout de quelques minutes, le bruit des alternateurs diminua et un silence relatif s’établit dans la centrale.
Les quatre hommes étaient épuisés par la nuit et par cette journée supplémentaire non prévue. Leurs traits étaient tirés, marqués par la fatigue et ils avaient le plus grand mal à se concentrer. Les réserves de café et de sandwichs étaient maintenant épuisées.
Ivan reprit la situation en main.
- Bon, maintenant il faut poursuivre et terminer le test. Camarade Metzenev à combien en est la puissance du réacteur ?
- 48 % camarade
- Il est 23 h 10 Nous allons amorcer une nouvelle phase de diminution de la puissance. Objectif 20 % de la valeur nominale.
Chacun à son poste, les quatre hommes procèdent aux réglages nécessaires.
À 23 h 40 la puissance arrive au niveau 33 %, 25 % à 24 h, enfin à 0 h 15 l’aiguille se place devant la graduation 20.
- Camarade Brogdaniev nous sommes au niveau prévu pour effectuer le test.
- Maintenez la puissance à 20 et commençons les mesures.
Chaque homme devant son pupitre sait ce qu’il a à faire et consigne sur un cahier les différentes valeurs indiquées par les écrans et les cadrans de contrôle.
Brusquement l’ingénieur Metzenev hurle :
- La puissance du réacteur est en train de s’effondrer !
Ivan :
- Procédure d’urgence ! Que tout le monde exécute les manœuvres de remontée en puissance.
 Cinq minutes après.
- La puissance baisse toujours nous sommes à 12 %.
- Accélérez les manœuvres, vite !
- La puissance est à 8 %.

Samedi 26 avril 1986 0 h 28

La puissance chute à 1 %.
Ivan regarde fixement les aiguilles qui ne cessent de baisser.
- Continuez les manœuvres il faut absolument arrêter le processus. La puissance remonte-t-elle ?
- Toujours 1 %.
- Insistez, insistez !
- Puissance ?
- Camarade, elle remonte, puissance 2 % !
- Bien ! Mise en marche des unités 3, 7 et 9.
- Puissance ?
- 5 %
- C’est bon, nous commençons à contrôler la situation.
- 7 % camarade Brogdaniev.
La tension commença à se relâcher dans la salle de commandes.

Samedi 26 avril 1986 1 h du matin.

- À combien la puissance ?
- Toujours 7 % nous n’arrivons pas à dépasser ce seuil…
- Nous risquons un échauffement du système. Mettez en marche toutes les pompes disponibles du circuit d’eau de refroidissement.
- Compris camarade ! Exécution !
Les aiguilles témoin du débit du fluide de refroidissement montèrent rapidement pour atteindre le débit maximum.
L’ingénieur Metzenev :
- Faire fonctionner les pompes, à un tel régime, risquent de les endommager !
- Je sais, mais nous n’avons pas le choix il faut absolument contrôler l’échauffement du cœur du réacteur !
Samedi 26 avril 1986 1 h 22
Tout semble stabilisé, rien ne s’oppose à la réalisation du test prévu.
Metzenev :
- Il est nécessaire de mettre hors service le système d’arrêt d’urgence du réacteur. Au régime où il fonctionne, le réacteur risque de s’arrêter pendant le test. Demain c’est dimanche si le réacteur s’arrête nous serons obligés de rester sur le site pour faire redémarrer l’installation.
- Vous avez raison camarade Metzenev. Arrêtez provisoirement le système, nous le remettrons en service ensuite.
Le test reprend.

Samedi 26 avril 1986 1 h 23

 Une sirène retentit dans la salle des commandes.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Le réacteur s’emballe ! Nous ne pouvons plus le contrôler…
- Remettez vite le système d’arrêt d’urgence en service.

Samedi 26 avril 1986 1 h 24

Les ingénieurs enclenchent le système en catastrophe. Mais l’insertion des barres de contrôle est trop lente, beaucoup trop lente… Vingt secondes sont nécessaires pour une descente complète…
Le réacteur s’emballe complètement. L’eau du circuit de refroidissement est portée à ébullition. Une colossale explosion se produit alors résultant de la surpression de la vapeur ; elle entraîne la destruction du réacteur. La dalle supérieure pesant 2000 tonnes se soulève alors, généralisant l’ébullition et créant une nouvelle augmentation de puissance qui provoque une deuxième explosion.
Le graphite modérateur prend feu et 5 tonnes de combustibles nucléaires sont projetées dans l’atmosphère. Un nuage radioactif contenant principalement de l’iode 131, du tellure 132, du baryum 140, du radium 137 et du césium 134 va contaminer une zone de 150 000 km2 habitée par 6 millions de personnes et poursuivre au gré des vents son chemin sur l’Europe vers l’ouest et le nord…












(note 1) RBMK : Reactor Bolchoie Molchnastie Kipiachié
Réacteurs sont modérés au graphite et refroidis à l'eau. Le combustible est de l'oxyde d'uranium enrichi à 2% en uranium-235. Le chargement et le déchargement du combustible se font en continu.
Le fait que l'eau bouillante qui évacue la chaleur et le graphite qui modère les neutrons soient distincts confère une instabilité à certains régimes de fonctionnement qu'il faut éviter.